Une «leçon d'humilité» vite oubliée

La grand-messe mondiale de l’automobile s’est ouverte hier à Detroit. Pas moins de 5000 journalistes couvrent cet événement fortement axé cette année sur le luxe, trois ans après la crise qui a failli causer la perte de deux des géants américains du secteur.<br />
Photo: Agence Reuters Mike Cassese La grand-messe mondiale de l’automobile s’est ouverte hier à Detroit. Pas moins de 5000 journalistes couvrent cet événement fortement axé cette année sur le luxe, trois ans après la crise qui a failli causer la perte de deux des géants américains du secteur.

Du clinquant pour le retour en force des géants de la cylindrée. Le Salon de l'automobile de Detroit s'est ouvert hier sous le signe de l'optimisme, les constructeurs américains affichant leur santé retrouvée et le marché du luxe dominant les présentations des nouveaux modèles. Un marché qui gagne d'ailleurs de plus en plus les pays émergents, où les constructeurs misent sur une croissance très marquée de la demande au cours des prochaines années.

Trois ans après une crise dévastatrice qui aurait bien pu causer la perte de General Motors et de Chrysler, le ministre américain des Transports, Ray LaHood, a insisté sur ce qu'il a qualifié de renaissance de l'industrie du moteur à explosion. «L'industrie automobile américaine s'est réinventée pour le XXIe siècle», s'est-il félicité en ouverture de salon. «Les voitures que vous voyez représentent les usines américaines qui résonnent du bruit des machines. L'industrie américaine est de retour», a-t-il ajouté, tout en reconnaissant que des dizaines de millions de citoyens américains «souffrent» toujours de la crise économique qui a durement frappé le pays.

Il y a effectivement davantage d'optimisme dans l'air, au moins du côté du patronat. Les grands constructeurs tablent sur des ventes de 13,5 à 14,5 millions de voitures aux États-Unis en 2012, contre 12,8 millions d'unités en 2011 et 11,6 millions en 2010. Cela reste toutefois bien inférieur aux 15 à 17 millions de véhicules par an vendus pendant la dizaine d'années ayant précédé l'effondrement du marché de l'automobile en 2008.

Au niveau mondial, les ventes de voitures devraient passer de 70 millions d'unités en 2012 à 110 millions en 2020, a prédit, dimanche à Detroit, le directeur général de Mercedes, Dieter Zetsche. Une croissance portée surtout par la Chine et l'Inde et s'appuyant toujours sur la consommation massive d'énergie fossile, avec les conséquences écologiques que cela suppose.

Philippe Laguë, chroniqueur automobile au Devoir, est convaincu que les géants du secteur sont beaucoup plus confiants. «La salon de cette année n'a rien à voir avec celui d'il y a deux ans, qui était vraiment le salon de la morosité.» Selon lui, une partie de cet optimisme est due à une légère amélioration de la situation économique des États-Unis. «Mais les constructeurs américains ont surtout amélioré de façon spectaculaire leurs voitures. Ils ont fait de la scrap pendant 35 ans. Devant l'érosion accélérée de leurs ventes, ils ont décidé de développer de meilleurs produits.»

Reste que le gouvernement américain a dû, entretemps, offrir un soutien de plus de 50 milliards de dollars à General Motors en 2009 pour le sortir de la plus importante faillite de l'histoire industrielle du pays, tandis que son rival Ford accumulait des dettes abyssales. Tous deux, dominés par des joueurs étrangers sur leur propre territoire, génèrent aujourd'hui de confortables bénéfices grâce à une radicale restructuration et à un redressement de leurs ventes. Quant à Chrysler, l'entreprise est contrôlée par l'Italien Fiat.

Champagne!

Maintenant que la «leçon d'humilité» a été digérée, dit Philippe Laguë, on veut visiblement tourner la page sur cet épisode honteux, qui a conduit à des dizaines de milliers de mises à pied dans le monde. Signe des temps, General Motors a servi du champagne et des bouchées au homard lors de la conférence de presse tenue pour sa luxueuse filiale Cadillac, dimanche, à Detroit. Le modèle vedette, la berline sport ATS 2013, est «destiné à rivaliser avec les meilleures voitures haut de gamme du monde», selon le communiqué de l'entreprise.

Il est vrai que le marché des voitures pour acheteurs bien nantis est outrageusement dominé dans le monde entier par les Allemands BMW et Mercedes, y compris aux États-Unis. Et les constructeurs américains ont beaucoup de chemin à faire pour remonter la pente. La bonne nouvelle, pour eux, c'est que la demande explose. En fait, une bonne partie de la croissance des ventes sur la planète ira vers le marché des voitures de luxe, selon le directeur général de Mercedes, Dieter Zetsche.

Une situation qui n'étonne pas Philippe Laguë. «Ça peut sembler cliché, mais les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent. Les riches sont de plus en plus riches et ils veulent acheter des voitures de luxe, a-t-il expliqué hier. On voit bien ce phénomène dans des pays comme l'Inde ou la Chine, mais aussi en Russie et au Brésil. Dans tous ces pays, les ventes sont en forte progression.» Le phénomène est à ce point important que Jaguar — propriété du géant indien Tata — a décidé cette année de bouder le rendez-vous de Detroit pour se concentrer sur celui de New Delhi. «Il s'est probablement dit qu'il avait de bonnes chances de vendre davantage de voitures en concentrant ses efforts en Inde.»

Quant à la Chine, il s'agit désormais du premier marché mondial. Dans la seule ville de Pékin, jusqu'à 2000 nouvelles voitures peuvent être immatriculées chaque jour. Avec les conséquences catastrophiques que cela implique pour la qualité de l'air, mais aussi pour l'accélération de bouleversements climatiques de plus en plus difficiles à nier.

Mais même des constructeurs autrefois peu portés sur l'économie d'énergie emboîtent maintenant timidement le pas. Chrysler a ainsi lancé hier sa première voiture à faible consommation d'essence, la Dodge Dart. Et le développement de voitures moins énergivores devrait s'accélérer à court terme, notamment en raison de l'entrée en vigueur de normes plus sévères aux États-Unis, selon Philippe Laguë. Quant aux voitures hybrides, «les ventes progressent lentement», note-t-il.

Pendant ce temps, pour la première fois de l'histoire des États-Unis, les consommateurs américains se débarrassent de plus de voitures qu'ils n'en achètent, selon une étude de Citigroup. Les jeunes couples ont en effet de plus en plus tendance à se passer d'un deuxième véhicule, tandis que les couples mieux installés commencent à renoncer au troisième.

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Avec l'Agence France-Presse et Reuters
2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 10 janvier 2012 17 h 27

    Je voudrais bien je le jure

    Tout ce métal sorti de terre, tout ce pétrole requis...
    C'est de la démence.

    Certains renoncent à une troisième voiture...

    Bon, admettons que tout cela soit réjouissant, qu'on embarque à pieds joints et avec le sourire.
    L'inde, la Chine, Chrysler, General Moteur, le gouvernement qui sauvent les grandes sociétés avec l'argent des pauvres gens, la planète qui suffoque, tout ça des bonnes nouvelles, c'est écrit dans le journal quoique avec quelques trémolos.

    Non, ce n'est pas possible, je cherche un arbre et je le serre très fort dans mes bras, c'est plus fort que moi.

  • François Dugal - Inscrit 10 janvier 2012 20 h 43

    Le «progrès»

    Peut-on faire quelque chose pour arrêter le «progrès»?