Histoire de femmes et de chocolat

Chocolats Andrée, cela a d’abord été l’histoire des sœurs Madeleine et Juliette. Ce fut ensuite celle de la fille de Madeleine, Nicole. Aujourd’hui, une troisième génération est à la barre de l’entreprise: Stéphanie Saint-Denis.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Chocolats Andrée, cela a d’abord été l’histoire des sœurs Madeleine et Juliette. Ce fut ensuite celle de la fille de Madeleine, Nicole. Aujourd’hui, une troisième génération est à la barre de l’entreprise: Stéphanie Saint-Denis.

Rares sont les sociétés qui existent encore à la troisième génération et à plus forte raison dans le cas des mini-entreprises. Quelques-unes tout de même défient le temps et les contretemps, comme Chocolats Andrée, une histoire de femmes d'un bout à l'autre de ses 71 ans d'existence.

En 1940, avec un père qui vient de décéder et une mère malade, deux soeurs, Madeleine et Juliette, ouvrent une chocolaterie pour ne plus dépendre du confiseur du centre-ville qui les avait embauchées. Il n'était pas très bien vu alors que des femmes soient sur le marché du travail et, craignant de perdre leur emploi, les soeurs décidèrent de prendre leur destinée en main, malgré la Seconde Guerre mondiale qui faisait rage, ce qui entraînait le rationnement de nombreux produits alimentaires, dont le sucre. Ce n'était vraiment pas un bon moment pour lancer une chocolaterie.

Quoi qu'il en soit, ces deux femmes ont plongé dans cette aventure. Elles ont installé leur petite boutique artisanale sur l'avenue du Parc, à proximité de la clientèle bourgeoise d'Outremont, mais aussi voisine d'un secteur industriel qui allait devenir pour elles un fournisseur de sucre, en plus d'apporter une clientèle importante.

En 2011, Chocolats Andrée se trouve toujours au même endroit et la production demeure aussi artisanale qu'elle l'était en 1940. On y utilise encore les deux mêmes fours et les six employés travaillent de la même façon qu'auparavant. En fait, certains d'entre eux sont là depuis 30 ans et plus. Michel Hadd, neveu de Juliette, est maître chocolatier depuis 25 ans. Mme Bernier (Suzanne) y est sauceuse depuis 34 ans, après avoir fait le même travail pendant 20 ans chez Viau, société aujourd'hui disparue qui a inventé le fameux biscuit Whippet. Chaque ganache qu'elle prend dans sa main est trempée dans le chocolat chaud et est sortie aussitôt, et avec la dernière goutte qui pend au bout de son doigt elle signe le chocolat d'une lettre ou d'une élégante clé de sol.

Les soeurs fondatrices ont toujours veillé à préserver cette minutie artisanale. Aujourd'hui, il reste Madeleine, âgée de 96 ans. En 1986, sa fille Nicole, détentrice d'un MBA et d'un bac en histoire de l'art, a racheté l'entreprise familiale et l'a conservée jusqu'en 1992, année où elle décidait de prendre sa retraite. Et qui a pris la relève? Nulle autre que Madeleine, âgée alors de 77 ans mais qui demeurait persuadée de voir un jour la troisième génération poursuivre la mission. Il y a quatre ans, sa patience a été récompensée.

Sa petite-fille, Stéphanie Saint-Denis, une comptable agréée, est tout à fait dans la tradition familiale puisque son grand-père, son père et son frère sont des comptables agréés. En outre, toute petite, elle allait souvent à la chocolaterie après l'école en attente de sa mère; un peu plus vieille, elle y a occupé diverses fonctions dans ses jours de congé. Elle a exercé sa profession de comptable chez Samson Bélair, fait la même chose en Californie où elle avait suivi son mari, avant de revenir à Ottawa comme fonctionnaire et gestionnaire au ministère des Transports, où elle constaté «beaucoup de réticence au changement et trop peu d'imputabilité». Ce fut le signal pour elle que «le temps était venu de reprendre la chocolaterie».

La grand-mère, qui avait été très présente pendant tout le règne de sa fille pour bien s'assurer que la tradition se maintenait, a quand même eu sa petite-fille à l'oeil pendant un an et demi après le transfert de propriété. «Il était important pour moi de ne pas entrer comme un bulldozer. Grand-maman m'épaulait», mentionne la nouvelle propriétaire, qui a dû se familiariser avec la réalité des fournisseurs de matières premières, lesquelles sont très importantes en chocolaterie, aussi bien sur le plan de la qualité que des coûts. Apprendre par exemple que le prix du cacao était toujours en lien avec les transactions boursières de cette denrée. D'autres produits sont également importés, comme le gingembre, les cerises, alors que les oranges sont achetées une par une pour évaluer la pelure qui sera utilisée dans certains chocolats. À cet égard, les tournées avec grand-maman dans les magasins ont été profitables.

Tournant vers la croissance et l'adaptation au XXIe siècle


Toutefois, Stéphanie Saint-Denis, qui est âgée de 42 ans, considère qu'il faut maintenant que Chocolats Andrée s'adapte au XXIe siècle, sans pour autant renier l'héritage artisanal: «Il y a des chocolats classiques qui n'ont pas changé et qui demeurent un produit haut de gamme. Le défi de la production est de maintenir cette qualité dans toute notre matière première. Le prix du sucre a augmenté de 64 % depuis quatre ans, et celui du cacao de 34 %. Il est important de préserver le métier de sauceuse et la signature à la main.» Bien sûr, le travail manuel entraîne des coûts. Mme Saint-Denis en est bien consciente: «Je suis chanceuse d'avoir une main-d'oeuvre spécialisée, mais qui est raisonnable. Nous avons des gens qui font partie de la famille. Notre prochain questionnement sera celui de la relève. Quand on aura une pression énorme dans la production, on s'attaquera à ce problème.»

La nouvelle propriétaire entend faire évoluer cette entreprise, la faire grossir et «remettre cette chocolaterie sur la carte gourmande de Montréal». Il y a là également un défi à relever, car il y a de nombreux concurrents dans le marché de la chocolaterie, des gros comme Laura Secord et Godiva, mais aussi plusieurs petits dont certains sont excellents, tels que Geneviève Grandbois.

Quelle est la stratégie pour l'avenir? L'an passé, dans la période de Noël et pour la première fois, 20 % des commandes sont parvenues par téléphone ou Internet. Il a fallu organiser une petite flotte de livraison. Pour la croissance future, il faut donc miser sur le bouche-à-oreille numérique, Internet et les réseaux sociaux pour rejoindre une nouvelle clientèle sans avoir à investir des sommes importantes en publicité. De plus, la nouvelle patronne compte toujours sur la clientèle du voisinage. Elle a son petit livre noir qui contient le nom des clients fidèles, dont certains depuis 50 ans ou trois générations, mais il y a aussi, juste à côté, le Mile-End qui se développe et les jeunes familles du Plateau-Mont-Royal, qu'elle voit comme une clientèle naturelle.

«La production va nous dicter vers quoi on va s'aligner. On a le goût de relever le défi d'un problème de production. Actuellement, 65 % des ventes se font sur une période de six à sept mois comprenant les fêtes de Noël, de la Saint-Valentin et de Pâques. Le défi est de nous réinventer pendant la période creuse de l'été», explique Mme Saint-Denis, qui se dit par ailleurs ouverte à toutes les options, y compris la vente ou la fusion avec une autre entreprise. «Il faut ouvrir la machine», dit-elle. Et cela commence par reprendre le contrôle des coûts d'emballage, aller vers le carton recyclé. Actuellement, la chocolaterie a besoin de 3000 boîtes de carton par année.

Depuis quatre ans, en plus de se familiariser avec tous les aspects de cette entreprise, elle a fait l'acquisition de l'immeuble de l'avenue du Parc pour s'assurer que la chocolaterie y restera toujours, en espérant qu'on en finisse avec les travaux interminables sur cette artère qui font un tort considérable à plusieurs commerces. La chocolaterie s'est dotée d'un site Internet et fait sans doute pour la première fois dans son histoire un effort de marketing. Mme Saint-Denis a réactivé tous ses réseaux de contacts montréalais, ainsi que ceux de ses frères. À ceux qui pourraient en douter, cette très petite entreprise est rentable, assure sa propriétaire. Enfin, pour l'avenir, il y a déjà une jeune fille de la quatrième génération, Corinne, qui en 2008, à l'âge de huit ans, a eu l'idée de suçons en chocolat et d'en donner à l'occasion de son anniversaire. Sa mère a trouvé la suggestion très bonne, à tel point qu'elle a décidé d'en vendre. Et ça marche!

***

Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 19 décembre 2011 08 h 05

    Choco

    Il n'y a que les femmes qui comprennent la volupté du chocolat.

  • eric turenne - Inscrit 19 décembre 2011 17 h 34

    Beau Papier

    Merci de partager avec nous cette belle histoire familiale.
    Vive le chocolat