Singapour inc.

Des conteneurs entreposés au terminal Keppel avec la ville en arrière-plan. Le port de Singapour est aujourd’hui le plus achalandé du monde.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Roslan Rahman Des conteneurs entreposés au terminal Keppel avec la ville en arrière-plan. Le port de Singapour est aujourd’hui le plus achalandé du monde.

L'endroit est considéré comme le paradis des entrepreneurs et connaît un succès économique qui fait l'envie partout dans le monde. Le modèle de développement de Singapour est cependant bien particulier et pourrait difficilement être copié... dans le cas où on voudrait le faire.

Le succès remporté par la cité-État de cinq millions d'habitants en un peu plus d'une génération seulement suscite l'envie et la fascination partout dans le monde. Encore un pays en voie de développement au moment d'obtenir son indépendance en 1965, Singapour fera partie, dès les années 90, de ce qu'on a appelé les «quatre dragons» des nouveaux pays développés, aux côtés de la Corée du Sud, de Taïwan et de Hong Kong. À parité de pouvoir d'achat, son produit intérieur brut par habitant est aujourd'hui le plus élevé au monde après le Qatar et le Luxembourg.

Beaucoup trop petit pour pouvoir compter sur son marché intérieur, avec ses 700 km2 situés à l'extrémité sud de la péninsule malaise, le pays a les yeux tournés vers l'économie mondiale depuis que les Anglais en ont fait leur tête de pont commerciale dans le Sud-Est asiatique au début du XIXe siècle. Son port est aujourd'hui le plus achalandé au monde, devant Rotterdam et Hong Kong. On y charge et décharge du pétrole, transformé dans ce qui est l'un des plus grands ensembles de raffineries au monde, mais aussi du matériel informatique, des produits chimiques ou encore des aliments fabriqués dans d'autres usines, ainsi que mille et un autres produits qui ne sont qu'en transit. Son secteur des services est aussi très dynamique grâce, notamment, à une industrie financière qui a affiché un remarquable aplomb aussi bien face à la crise asiatique de la fin des années 90 qu'après la faillite de Lehman Brothers.

Pourvu d'édifices à l'architecture souvent audacieuse, de rues d'une impeccable propreté et de transports collectifs modernes, ce pays tropical, habité par une population d'origine surtout chinoise, mais aussi malaise, indienne et européenne, se montre également de plus en plus intéressé par le tourisme international. Pour l'attirer, on compte, entre autres, sur de nombreux centres commerciaux, l'ouverture récente de deux casinos, la tenue d'un Grand Prix de Formule 1, de superbes musées, la passion nationale pour la gastronomie ainsi que la présence d'une nature magnifique qui a valu à l'endroit le surnom de la «Ville jardin».

Drôle de paradis

Ce succès est le résultat d'une politique économique menée d'une main de fer par un gouvernement théoriquement démocratique, mais dirigé depuis l'indépendance par le même parti politique. L'État est partout, près de 60 % de la population travaillant dans le secteur public ou pour une entreprise «privée» ayant l'État comme principal actionnaire. C'est lui, entre autres, qui construit les logements et décide ensuite à qui ils seront vendus. La direction de l'un des plus importants syndicats du pays relève du ministre de l'Économie. Même les journaux appartiennent à l'État.

Ce curieux mélange de libéralisme et de dirigisme économiques, qui donne l'impression que le pays est géré comme une entreprise privée, a valu un autre surnom à l'endroit: Singapour inc. Ce modèle a manifestement la cote auprès de ceux qui dressent les classements des pays les plus méritants en matière économique. Le petit pays monopolise le premier rang du classement de la Banque mondiale du meilleur endroit où faire des affaires dans le monde depuis quelques années déjà, damant le pion à Hong Kong (2e), au Royaume-Uni (4e), aux États-Unis (5e) ou encore au Canada (7e). Ce titre lui vient entre autres de la facilité que l'on y a à compléter les formalités pour lancer et fermer une entreprise, à obtenir du crédit, à faire respecter les contrats et les brevets, à faire du commerce avec l'étranger et à acquitter sa part d'impôts. Singapour occupe aussi la deuxième place parmi les économies les plus compétitives au monde, selon le Forum économique de Davos, et aurait l'une des mains-d'oeuvre les plus motivées et les mieux formées d'Asie, à en croire d'autres classements.

«Située au coeur de l'Asie, au carrefour entre l'Orient et l'Occident, Singapour est l'endroit idéal pour les compagnies qui veulent mener des activités transfrontalières», a déclaré son vice-premier ministre, Teo Chee Hean, à l'occasion du World Entrepreneurship Forum qui se tenait dans son pays au début du mois. «Au cours des dernières années, Singapour a déployé de nouveaux efforts de rapprochement entre les entrepreneurs, les décideurs politiques et les professionnels afin de nous rendre les plus accueillants possible pour les entreprises, d'augmenter les ressources financières pour les jeunes compagnies et celles qui sont en démarrage, ainsi que de promouvoir une culture d'entrepreneuriat et d'innovation au sein de notre population.»

L'économie de Singapour est aujourd'hui trop avancée pour espérer continuer à copier à moindre coût ce que font les autres, a estimé Su Guaning, professeur émérite et président sortant de la Nanyang Technological University de Singapour, durant le même forum. «Les progrès réalisés depuis 30 ans sont entre autres venus de l'éducation, qui a permis à nos travailleurs de passer du statut de main-d'oeuvre au rabais pour les multinationales étrangères à travailleurs qualifiés, et même à ingénieurs. Nous devons maintenant passer à l'étape suivante en apprenant à apporter nos propres innovations. Il nous faut passer à un nouveau paradigme de croissance dans lequel le secteur privé occupera plus de place.»

Libérer la créativité


De nombreuses règles dites «de sécurité», établies de longue date par le régime en place, incitent encore aujourd'hui la plupart des gens à éviter de critiquer la politique économique du gouvernement, du moins à visage découvert. «Singapour inc., c'était très bien au début, mais maintenant ça ne suffit plus, a dit sous le couvert de l'anonymat au Devoir un observateur et acteur de longue date de l'économie de la cité-État. Bien sûr, on continue de bien faire, mais n'importe quel idiot ferait de bonnes affaires s'il était, comme nous, placé entre la Chine et l'Inde à un moment où cette partie du monde connaît la plus forte croissance économique de son histoire. La question est: que faisons-nous pour nous préparer au jour où la Chine ne croîtra plus aussi vite?»

Le gouvernement a beau jeu, dit-il, de se vanter de son génie économique dans un pays où la population n'a ni l'information, ni la presse libre pour évaluer sa performance. On peut bien en appeler tant qu'on veut au sens de l'entrepreneuriat des Singapouriens et à la création d'un plus grand nombre de compagnies privées, mais ce développement est impossible dans un marché local aussi petit, où d'immenses compagnies appartenant au gouvernement font la loi. «Il est vrai que les formalités pour lancer une compagnie sont extrêmement simples ici. Mais ça ne change pas le fait que très peu de ces compagnies parviennent véritablement à s'implanter et à croître suffisamment pour prendre leur envol sur les marchés internationaux.»

«Le gouvernement a beau dire que ses nouvelles stratégies de développement économique sont élaborées dans le cadre de partenariats public-privé, dit un autre Singapourien anonyme. Mais en réalité, c'est encore et toujours la moitié publique du couple qui décide de tout, du haut vers le bas.»

Le changement des mentalités est probablement beaucoup plus avancé que ne le pense le gouvernement lui-même, particulièrement au sein de la jeune génération, s'est risqué à déclarer publiquement l'homme d'affaires à succès Ho Kwon Ping, président fondateur de la chaîne de spas Banyan Tree Resorts, lors du World Entrepreneurship Forum. «C'est la génération Facebook et Occupy Wall Street. Ils appartiennent à un monde différent de celui de la génération de ceux qu'on appelle les bâtisseurs. Leur capacité créative est immense, pourvu qu'on leur permette de l'exprimer.»

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Le Devoir a été invité cette année à assister au World Entrepreneurship Forum à titre de média partenaire.