Les entrevues HEC Montréal - Domestiquer la mondialisation

Christian Lévesque: «La mondialisation s’inscrit dans un processus de re-régulation et non pas de dérégulation.»<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Christian Lévesque: «La mondialisation s’inscrit dans un processus de re-régulation et non pas de dérégulation.»

L'entrée du Mexique dans l'Accord de libre-échange nord-américain en 1994 a incité quelques universitaires à former un groupe de réflexion pour voir comment les gestionnaires, les représentants syndicaux, les acteurs politiques allaient s'adapter, ou pas, à la suite de l'arrivée de ce partenaire moins riche que les deux autres. Christian Lévesque, docteur en relations industrielles de l'Université Laval et professeur à HEC Montréal, était l'un des initiateurs de cette démarche. Selon la thèse qui circulait alors, ce pas vers la mondialisation allait complètement éliminer la marge de manœuvre des acteurs dans les milieux de travail, entraîner l'uniformisation des pratiques de gestion et la disparition des syndicats.

Ce qui était au début une petite équipe multidisplicinaire d'au plus huit personnes n'a pas cessé d'évoluer depuis pour devenir, il y a neuf ans, le Centre de recherche interuniversitaire sur la mondialisation et le travail (CRIMT), dont les piliers ont été des chercheurs de l'Université de Montréal, de l'Université Laval et de HEC Montréal. C'est un vaste réseau de recherche auquel participe une équipe multidisciplinaire (juristes, sociologues, économistes et spécialistes en relations de travail) faite d'une quarantaine de professeurs canadiens et d'un nombre comparable dans diverses universités ailleurs dans le monde, sans oublier quelques centaines d'étudiants qui, au fil des ans, ont contribué à ce vaste chantier d'observation de la mondialisation, qui bénéficie de l'appui financier des gouvernements québécois et canadien.

M. Lévesque résume le thème central de l'action du CRIMT en une phrase: «Comment peut-on à l'ère de la mondialisation repenser les institutions du travail mises en place par les gouvernements, les entreprises, les syndicats, les marchés et les clans (par exemple celui qui existe dans l'industrie de la construction au Québec)?» Avec la mondialisation est venue l'option de la libéralisation, dont les promoteurs soutiennent qu'il faut éliminer les institutions, l'État, les associations, les comités mixtes qui empêcheraient le marché de fonctionner correctement. Au CRIMT, souligne M. Lévesque, on a opté pour une contre-hypothèse: «C'est grâce aux institutions si le marché fonctionne. On regarde comment les entreprises, les syndicats, les ONG et les gestionnaires dans les milieux du travail construisent de nouvelles institutions mieux adaptées au nouveau contexte de la mondialisation.» M. Lévesque ajoute la précision suivante: «On n'a pas une attitude fataliste par rapport à la mondialisation. On sait qu'elle est là pour rester. On veut essayer de trouver des manières de la domestiquer.»

Les institutions sont un fait et un construit sociaux. Par exemple, dans le Québec d'avant la Révolution tranquille, l'Église était l'institution importante qui définissait les règles, les normes, et ce, même sur les lieux de travail. «Les gens se comportaient en partie en fonction de ce qu'ils entendaient le dimanche à l'église. Les institutions nous enferment dans un cadre de pensée et d'action, mais elles sont aussi le produit de nos actions», explique le professeur. Les institutions peuvent être transformées.

À la lumière de plusieurs études comparatives, constate M. Lévesque, on s'aperçoit que «ce sont les pays qui ont des institutions riches qui sont capables d'innover». Le renouveau syndical est une partie importante de ses travaux, mais il s'intéresse tout autant à la façon dont les gestionnaires peuvent innover. «Peu importe le milieu de travail, quand un syndicat a des moyens, des capacités d'agir, il devient l'une des conditions facilitant l'innovation. La pire des situations pour un gestionnaire est d'avoir un syndicat faible qui n'est pas capable d'innover, qui ne se sent pas capable de trouver de nouvelles façons de faire et qui regarde uniquement la convention collective. Quand vous avez un syndicat robuste, bien appuyé par ses membres, branché sur l'externe, capable d'avoir des idées, capable de faire des contre-propositions, ça devient un atout pour l'organisation parce qu'il est en mesure de faciliter le changement. Cela vaut pour la direction aussi. Il faut des gestionnaires qui ont des aptitudes stratégiques très fortes et qui vont embrasser le changement et être en mesure de confronter leurs idées.» Dans les recherches qu'il fait au Mexique, en Chine et en Europe, M. Lévesque constate qu'il faut développer ces aptitudes, par rapport à la mondialisation, ou alors on se laisse écraser.

Et la Chine?

Depuis 2004, M. Lévesque s'intéresse particulièrement au cas de la Chine. Paradoxe étonnant, Wal-Mart, dont il ne reste plus un seul magasin syndiqué au Québec, en a 62 qui le sont en Chine! Explication? Le syndicalisme ne fait que vraiment commencer dans ce pays. Au premier voyage de ce chercheur en Chine, en causant avec le directeur des ressources humaines dans une entreprise, celui-ci a candidement mentionné qu'il était aussi le président du syndicat! Wal-Mart a accepté le syndicalisme en Chine parce que cela ne modifiait pas substantiellement ses pratiques de gestion et facilitait même le contrôle des coûts de la main-d'oeuvre. Toutefois, les travailleurs chinois évoluent eux aussi. Ils ont pendant un certain temps «voté avec leurs pieds», c'est-à-dire en quittant leur emploi. En ce moment, la mobilisation est plus collective, comme ce fut le cas chez Honda en 2010, qui depuis sert de modèle au pays. «Les syndicats chinois se demandent comment maintenir leur position et devenir des acteurs légitimes pour les employés. C'est un défi énorme», raconte M. Lévesque. Cela illustre bien le constat que «les relations de pouvoir dans les milieux de travail apparaissent comme des produits sociaux à géométrie variable». En somme, «la mondialisation s'inscrit dans un processus de re-régulation et non pas de dérégulation».

Évidemment, la mondialisation entraîne la création de filiales étrangères, en Chine comme ailleurs. Que s'y passe-t-il? On adopte les pratiques locales ou on importe celles de la société mère? Les travaux de M. Lévesque sur la dynamique des jeux de pouvoir révèlent que les acteurs conservent toujours une marge pour exercer une influence et que même ceux qui sont en situation de vulnérabilité ou de contrainte. Par exemple, les travailleurs d'une chaîne de production ou des gestionnaires de filiales de firmes étrangères en Chine ou au Mexique, ne sont jamais totalement dépourvus. En Chine, il y a des courants multiples. Dans certaines régions du sud industrialisé, on commence à négocier des conventions collectives et les travailleurs recourent de plus en plus aux tribunaux pour faire valoir leurs droits. Il y a de plus en plus de marchandage sur les lieux de travail, un phénomène que l'État a voulu encadrer par une loi qui impose des obligations aux employeurs et qui confère de nouveaux droits aux employés. Un problème demeure, l'application de cette loi n'est pas facile.

Vers quoi mène la mondialisation? Vers une harmonisation universelle? Certainement pas pour bientôt. Depuis 2003, les industries s'en vont en Chine, au détriment du Mexique, où les salaires ne se sont pas améliorés. Il est trop tôt pour dégager des tendances, reconnaît M. Lévesque: «En Chine, la mondialisation ne fait que commencer et elle se poursuit à grande vitesse. On n'a pas mis de mécanismes en place. On n'a pas encore développé les institutions pertinentes. La Chine a quand même fait des bonds importants, mais pourra-t-elle passer à la deuxième étape et mettre en place ces institutions, créer ces mécanismes pour que les gens puissent s'exprimer et faire respecter leurs droits? Il y a déficit de démocratie dans la société et les lieux de travail.» Les suicides chez les travailleurs migrants sont perçus comme un signal d'alarme par les dirigeants du pays.

Par ailleurs, il y a l'Afrique, au Ghana entre autres, où les conditions de travail sont très difficiles dans les mines. Au fait, M. Lévesque s'y rendra cet hiver pour y poursuivre un projet de recherche sur les pratiques de gestion dans une mine de bauxite ayant été de propriété canadienne et qui a été vendue à des intérêts chinois. Est-ce que les Chinois vont implanter leurs propres pratiques à l'étranger ou adopter celles du pays où ils vont? Les réponses à cette question pourraient devenir très pertinentes même pour les travailleurs d'ici, étant donné les investissements massifs que font les sociétés étrangères dans les ressources naturelles d'ici, et dont il faudrait sans doute prendre note dans le Plan Nord.

Pour leur part, les chercheurs en relations industrielles ont vu leur champ d'action s'élargir considérablement depuis les années 1960, alors que toute leur attention portait sur les conventions collectives, les lois du travail et les processus de négociation. En 2011, ils décortiquent les pratiques de gestion, les rapports interentreprises et ils travaillent en équipes multidisciplinaires, en réseau, ce dont ils ont besoin pour couvrir leur champ d'exploration. En somme, la recherche se mondialise elle aussi.

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Dominique Châteauvert - Inscrite 9 novembre 2011 09 h 50

    La meilleure nouvelle du jour:

    " En somme, la recherche se mondialise elle aussi"
    Article très éclairant qui remet la réalité en place et dessine un avenir meilleur.