Les entrevues HEC Montréal - La recherche opérationnelle au chevet de la santé

Patrick Soriano, du Service de l’enseignement des méthodes quantitatives de gestion<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Patrick Soriano, du Service de l’enseignement des méthodes quantitatives de gestion

«La recherche opérationnelle est née essentiellement avec les problèmes de logistique de la Deuxième Guerre mondiale. Qu'elle soit maintenant appliquée dans le domaine de la santé est une suite logique», souligne Patrick Soriano pour donner une idée de toute la complexité et du défi que peuvent représenter la gestion et la coordination d'un réseau de la santé comme celui du Québec. M. Soriano est professeur titulaire au Service de l'enseignement des méthodes quantitatives de gestion à HEC Montréal et détenteur d'un doctorat en informatique et recherche opérationnelle de l'Université de Montréal.

Au début de sa carrière, il a surtout travaillé à la résolution de problèmes de planification dans les télécommunications et les transports, en développant des algorithmes visant à améliorer la gestion de situations complexes. Depuis une dizaine d'années, la santé a pris une importance majeure dans ses activités de recherche. Qu'en pense-t-il? «Les systèmes de santé un peu partout dans le monde sont considérés comme malades. On leur demande de faire plus, de réduire le gaspillage, d'améliorer la qualité des services, mais ils sont souvent mal organisés au départ, leur personnel est épuisé, et leurs gestionnaires débordés. Je suis convaincu que la recherche opérationnelle peut servir de traitement pour aider à guérir de certains de ces maux ou du moins à corriger la situation.»

À la guerre, il faut gérer des situations en perpétuel changement, modifier ses stratégies par rapport à un ennemi lui-même en mouvement, ce qui implique des déplacements de troupes terrestres, aériennes et maritimes, et tous les services de soutien, véhicules, armement, nourriture, ambulanciers, etc. Tout cela requiert une coordination et une gestion de problèmes très complexes. Il y a là une analogie qui peut s'appliquer au monde de la santé. N'entend-on pas parfois dans les services d'urgence le personnel médical dire qu'il pratique «une médecine de guerre», étant donné l'impossibilité de prévoir dans quel état vont se présenter sans rendez-vous un nombre indéterminé de patients de tout acabit?

«Il ne faut jamais perdre de vue que dans un réseau de santé, comme celui qu'on a, les composantes doivent travailler de concert. C'est très difficile à faire au niveau d'un pays, d'une province et même d'une institution, comme dans un hôpital entre la chirurgie et la médecine, entre les différentes spécialités d'un département, en chirurgie où il faut partager les salles opératoires entre plusieurs spécialistes.» Ce sont des ressources qu'il faut partager de manière équitable dans l'intérêt supérieur des patients.

Cela implique forcément des arbitrages difficiles: «La plupart du temps, les intervenants directs n'ont pas les compétences pour le faire. On ne peut pas résoudre ces problèmes à la main au coin d'une table en discutant entre nous. Ce sont des problèmes complexes qu'on peut modéliser mathématiquement, par exemple pour répartir le temps opératoire entre les différentes spécialités chirurgicales.» Dans la pratique traditionnelle, cela se fait en tenant compte des listes d'attente dans une certaine mesure, mais aussi en fonction de l'historique, des privilèges acquis, des habitudes, de l'influence ou de la force relative des spécialistes et des groupes. Mais aussi, «les gens veillent d'abord à leur intérêt, à leurs pratiques et patients. C'est normal, mais il devient très difficile de faire ces arbitrages de façon consensuelle», constate le professeur, en ajoutant ceci: «Les gens du milieu de la santé sont toujours débordés. Les médecins généralement très intelligents et habitués à être des superhéros ont dû mal à céder leur prérogative. On veut leur apporter des outils et on a besoin de leur collaboration. Dans certains hôpitaux, le domaine chirurgical est plus ouvert à des moyens technologiques.»

C'est sans doute à cause de cette ouverture que la planification des activités chirurgicales est devenue «le cheval de bataille» du ministère de la Santé et des Services sociaux. Depuis un an et demi, M. Soriano travaille en accord avec le ministère pour améliorer les processus, la façon de gérer et d'essayer de régler le problème de l'accès aux plateaux chirurgicaux. Mais, il a fallu d'abord s'intéresser à la gestion des lits et à la durée de séjour. Inutile d'amener des patients en salle opératoire s'il n'y a pas de lits postopératoires disponibles! Même chose pour le personnel infirmier et anesthésiste. Comme quoi tout est interrelié.

«On a partout choisi la solution d'investir plus, mais la technologie évolue, la santé générale s'améliore, à preuve le vieillissement de la population, ce qui met de la pression sur le réseau. On ne peut pas augmenter continuellement les dépenses, ça n'a pas de sens. Il faut faire mieux avec ce qu'on a. Il faut mieux cibler là où on investit.» C'est là que la recherche opérationnelle apporte sa contribution. «On ne remplace pas les décideurs. On développe des outils d'aide en modélisant mathématiquement les situations avec des variables qui représentent le temps opératoire alloué à chaque spécialité, en représentant comment cela affectera les listes d'attente. On est capable de faire une abstraction, une simplification peut-être à certains points de vue de la situation réelle, en produisant des algorithmes qui vont permettre de résoudre les problèmes.» Cela apporte en fait des pistes de solution et d'évaluation de certaines stratégies qui pourraient être proposées et la possibilité de les chiffrer. Par exemple, une nouvelle façon d'utiliser le bloc opératoire en soirée et en fin de semaine, en commençant le matin par les opérations chirurgicales les plus simples et dont la durée est facilement prévisible et de réserver les fins de journée aux cas plus complexes d'une durée indéterminée, de manière à ce qu'on ne soit pas obligé d'annuler des opérations prévues. Tout cela suppose une remise en question de l'état des lieux à partir de certaines mesures obtenues, par exemple en vérifiant si le temps opérationnel alloué à un spécialiste est effectivement utilisé.

Au cours des dernières années, M. Soriano et son équipe se sont penchés plus particulièrement sur trois applications de la recherche opérationnelle dans le réseau de la santé. Il y a eu d'abord les horaires de personnel ou la gestion des ressources humaines, puis la gestion des parcs de véhicules ambulanciers en commençant par leurs points d'attente et la relocalisation des véhicules disponibles des véhicules en attente, selon l'évolution de la demande. Le dernier groupe d'applications étudié a été celui des activités chirurgicales.

M. Soriano s'est intéressé aussi au cas des médecins en urgence, mais pas encore aux services d'urgence comme entité. Cela peut paraître étonnant, étant donné la grande attention portée par les médias depuis des années aux problèmes de congestion dans les services d'urgences des hôpitaux.

«Nous en sommes bien conscients. C'est un projet qu'on va regarder éventuellement. Il y a là une problématique extrêmement complexe. Les urgences sont le seul bassin de déversement du système. Quand on n'a pas de médecin de famille, que le CLSC est fermé, on va à l'urgence parce qu'elle est toujours ouverte. Les urgences débordent parce qu'il n'y a pas d'accès aux services médicaux, comme cela devrait être. Et c'est parce que cette situation est très compliquée qu'on n'a pas encore travaillé sur les urgences», explique-t-il. Il reste encore beaucoup de travail pour faire en sorte que les urgences cessent d'être des bassins de déversement. Il y a entre autres les soins à domicile avec des infirmières dont les tournées ne sont pas, selon lui, très efficaces présentement.

Quoi qu'il en soit, M. Soriano ne voit pas le jour où les systèmes de santé ici et ailleurs vont se simplifier. La technologie change constamment, non seulement dans la pratique des services de santé, mais aussi dans la façon de les organiser. «Il faut régulièrement remettre à la page les outils qu'on développe», affirme cet universitaire dont le champ de travail touche à la fois la recherche appliquée et la recherche fondamentale. Il s'agit en somme d'une recherche qui a pour but de trouver des solutions qui s'appliquent concrètement, mais avec l'aide de méthodes qui font appel à des mathématiques, à l'informatique et des méthodologies qui sont plus proches de la recherche fondamentale.

Ne pourrait-on pas recourir à ces outils pour apporter un éclairage objectif dans le débat d'un réseau de la santé public ou privé? «Cette question relève d'un choix de société, surtout politique. Nos outils peuvent aider pour que les services soient moins chers et plus efficaces. Toutefois, quand je compare notre système avec celui des États-Unis, je ne suis pas convaincu que ce soit souhaitable d'aller dans cette direction. Ce n'est pas moins cher aux États-Unis et ça ne fait qu'exacerber les iniquités. Je suis à l'aise avec un système de santé d'État parce que c'est un service à la population.»

***

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 12 octobre 2011 14 h 48

    Bonne chance

    J'ai des tas d'exemples personnels montrant que les problèmes du système de santé au Québec ne sont pas dûs principalement au manque de personnel, mais à la résistance d'à peu près tout le monde à accepter un début d'organisation, de planification, et de partage des responsabilités, particulièrement de la part des organisations médicales : médecins méfiants envers les pharmaciens et les infirmières, cliniques ouvertes seulement de jour, heures de travail réduites, chasses gardées (CHUM et CUSM qui refusent de collaborer et qui réclament de tout dupliquer en termes de spécialités, sous-spécialités et équipements surspécialisés comme si un tomographe ne se foutait pas de la langue du patient, etc.).