Theratechnologies - Un médicament porteur d'espoir

John-Michel Huss, président et chef de la direction de Theratechnologies<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir John-Michel Huss, président et chef de la direction de Theratechnologies

Dans l'industrie des biotechnologies, il faut en moyenne plus de 10 ans et des investissements d'au moins 1 milliard avant d'en arriver à l'étape de la commercialisation d'une nouvelle molécule. Theratechnologies, une firme québécoise fondée en 1993, parvenait, trois ans plus tard seulement, à découvrir une molécule offrant un grand potentiel d'applications. Il lui a fallu ensuite 15 ans et des investissements de 300 millions en recherche et développement pour en arriver à un premier produit sur le marché. Dans le milieu, on pense que Theratechnologies pourrait devenir le nouveau chef de file de l'industrie canadienne des biotechnologies, à l'instar de Biochem Pharma dans les années 1990.

En tout cas, son nouveau président et chef de la direction, John-Michel Huss, qui a tout de même 20 ans d'expérience dans l'industrie pharmaceutique internationale, en est assez convaincu pour avoir délaissé d'importantes fonctions au siège social de Sanofi-Synthélabo à Paris et prendre chez Theratechnologies la relève d'Yves Rosconi qui, quelques semaines après l'approbation par les autorités américaines d'Egrifta, ce médicament contre la lipodystrophie, partait à la retraite avec la très grande satisfaction du travail accompli.

«Découvrir une molécule et l'amener jusqu'au marché en lui faisant traverser toutes les études obligatoires est une histoire à succès. C'est rare au Québec. Chez Theratechnologies, on a fait de très bons choix pour en arriver à une molécule qui offre beaucoup de potentiel avec une classe de produits d'hormones de croissance aux applications très diverses», déclare M. Huss en rendant hommage à tout le travail accompli avant son arrivée dans cette entreprise. Dans le rapport annuel, Paul Pommier, le président du conseil, dit ceci: «En 2010, la Food and Drug Administration [FDA] n'a approuvé que

16 demandes de produits nouveaux et Egrifta était parmi ceux-là. Bon nombre de ces approbations sont parrainées par des géants pharmaceutiques qui dépensent des milliards en recherche et développement. Pourtant, avec notre petite équipe dévouée et très créative, nous avons été capables de nous joindre au groupe sélect d'entreprises qui ont réussi à faire homologuer un produit thérapeutique en 2010.»

La FDA a approuvé Egrifta, appelée aussi tésamoréline pour injection, comme premier et seul traitement par injection sous-cutanée, un médicament proposé pour la réduction de l'excès de graisse abdominale chez les patients infectés par le VIH et atteints de lipodystrophie. Celle-ci est une pathologie grave, explique-t-on chez Theratechnologies, qui affecte environ 29 % de tous les patients traités pour le VIH. Actuellement, aux États-Unis, le seul pays où peut être vendu ce nouveau produit pharmaceutique, il y a 240 000 patients auxquels celui-ci pourrait être bénéfique. Pour l'instant, seulement 2000 patients en profitent, bien que 4500 prescriptions aient été enregistrées. Ce médicament coûte 23 900 $ par personne par année. Il suffirait que 10 000 patients achètent ce médicament pour que les ventes grimpent autour de 250 millions.

Les profits doivent cependant être partagés avec certains partenaires. Aux États-Unis, le produit est commercialisé exclusivement par EMD Serono. Puis, d'autres ententes ont été conclues avec Sanofi-Aventis et Ferrer, couvrant ainsi les principaux marchés du monde. Le partage des bénéfices se fait selon trois modalités particulières. Il y a d'abord un prix convenu, selon les étapes franchies dans l'évolution de la recherche et des ventes. Des partenaires qui se sont engagés tôt dans l'entreprise ont une part plus grande des bénéfices que ceux sont venus une fois le médicament approuvé. Il y a aussi des redevances à recevoir. La troisième source de revenus est le prix de transfert, établi selon les différents marchés.

Vers plus de marchés et plus de produits

Theratechnologies est en attente d'acceptation d'Egrifta par les autorités réglementaires de plusieurs pays, dont le Canada, l'Europe et l'Amérique du Sud, ce qui devrait être chose faite au cours des deux prochaines années. M. Huss voit là un potentiel de marché mondial énorme, où la concurrence est absente, pour l'instant du moins. Par ailleurs, la recherche se poursuit sur divers autres fronts, mais toujours dans des applications à partir de cette même molécule. On travaille notamment au développement de la deuxième génération d'Egrifta, pour en faire un médicament qui pourrait être donné sous forme de timbre ou de pilule. Il faut d'abord mener des études de faisabilité avant de passer aux étapes cliniques habituelles requises pour un nouveau médicament, sauf pour ce qui est de la molécule elle-même, qui n'a pas à être approuvée à nouveau.

M. Huss voit plus loin encore lorsqu'il parle d'un autre produit en développement pour un marché encore plus important, touchant 850 000 patients aux États-Unis, en Europe et en Amérique du Sud. Le médicament sur lequel Theratechnologies travaille vise à combattre des maladies comme l'emphysème, les bronchites chroniques et la cachexie chez les patients souffrant de la maladie pulmonaire obstructive chronique, laquelle serait en voie de devenir dans les pays développés la troisième cause de mortalité. Il y a un mois, la société annonçait le processus de sélection de 200 patients pour l'essai clinique de phase deux. Il faudra ensuite discuter avec la FDA de la troisième phase clinique en 2013-2014. On vise à commercialiser ce médicament en 2016.

Une autre application possible concerne les gens obèses. Avec le National Institutes of Health aux États-Unis, Theratechnologies essaie de mener les études de phase deux sur les gens qui sont en déficience d'hormones de croissance. Les personnes trop petites ou obèses sont dans une grande proportion en déficience d'hormones de croissance. Aux fins de l'étude, 60 patients ont été recrutés pour subir des traitements pendant un an. Les résultats seront connus l'an prochain.

En somme, pour le nouveau président et chef de la direction de cette petite entreprise biotechnologique, installée dans le parc industriel de Saint-Laurent et qui a présentement une soixantaine d'employés, il y a là un potentiel de commercialisation très important: «Ce produit me rappelle beaucoup les statines au début des années 1990. Il y a 20 ans, si vous aviez un infarctus, la chance d'être mis aux statines n'était que de 10 %. Aujourd'hui, vous l'avez tout de suite. Le champ d'exploration des statines a explosé. Je pense qu'on a quelque chose qui peut ressembler à cette classe de produits. Avec la première indication, on a un potentiel commercial de plus de 500 millions $. Avec la seconde indication, on a un potentiel supérieur à 1 milliard.» Il voit un bel avenir jusqu'au-delà de 2030.

Pour l'instant cependant, ces projections ne se reflètent pas dans la valeur du titre sur les marchés boursiers du TSX à Toronto et du Nasdaq à New York. L'action se négocie à un peu plus de 3 $ après avoir connu un sommet de 12 $ en 2008. M. Huss s'en tient pour sa part aux projections d'analystes américains qui prévoient une valeur se situant entre 8 $ et 10 $. Il souligne qu'actuellement, aux États-Unis, on dit que l'action devrait se situer entre 6 $ et 8 $, sans prendre en considération la deuxième indication qui arrivera en définitive à l'étape de de la commercialisation.

Déjà, la vente d'Egrifta commence à générer des revenus. Avec des dépenses de 30 millions cette année, Theratechnologies terminera quand même l'année avec des réserves de 30 millions. «Avec ça, on pourra vivre largement en 2012», ajoute le président en pensant à une croissance certaine des revenus.

L'inscription du titre au Nasdaq en juin dernier n'a pas eu d'impact concret sur sa valeur, mais l'intention était de donner plus de visibilité à l'entreprise aux États-Unis, où M. Huss fait maintenant de fréquentes visites aux quatre coins du pays. D'ailleurs, plus de la moitié des actionnaires sont déjà des Américains. Il y a quatre importants actionnaires institutionnels, dont la Caisse de dépôt, avec une participation de plus de 10 %, et quatre fonds américains, dont trois qui ont près de 10 % et un avec moins de 5 %. Ces actionnaires ne sont pas prêts à injecter des capitaux supplémentaires dans l'entreprise, de sorte que la stratégie est maintenant d'augmenter le nombre de petits actionnaires. En janvier dernier, il a fallu retirer une offre publique, étant donné la déprime sur les marchés boursiers. Il y a quelques mois, Theratechnologies a supprimé une vingtaine d'emplois en recherche clinique pour miser davantage sur des partenariats avec les universités et centres de recherche clinique, ce qui donne plus de flexibilité et de compétitivité, fait valoir le président.

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Collaborateur du Devoir