Les entretiens Concordia - Économie et développement durable - S'habiller, et en faire toute une histoire

Au terme d'une longue entrevue, P.K. Langshaw ira même jusqu'à dire avec un brin d'humour: «Je m'excuse de ne pouvoir me définir.» Après un moment de réflexion, elle ajoutera: «Je pense que je suis une designer qui cherche à comprendre le monde.»
Photo: François Pesant - Le Devoir Au terme d'une longue entrevue, P.K. Langshaw ira même jusqu'à dire avec un brin d'humour: «Je m'excuse de ne pouvoir me définir.» Après un moment de réflexion, elle ajoutera: «Je pense que je suis une designer qui cherche à comprendre le monde.»

Dans le corridor juste en face du bureau de P. K. Langshaw, professeure de design et d'arts numériques à l'Université Concordia, se trouvent deux mannequins revêtus d'une robe de mariée faite de soie provenant de parachutes de la Deuxième Guerre mondiale. Il y a là évidemment l'expression d'une volonté de développement durable, mais il y a aussi beaucoup plus. Ce qui fut une pièce d'équipement militaire est transformé en un vêtement de célébration. C'est une façon subtile mais très forte de dire: faites l'amour et non la guerre!

Cela ne signifie pas cependant qu'il faille limiter la motivation de Mme Langshaw à celle d'une militante pacifiste. Sa démarche universitaire la situe dans une catégorie à part. Au terme d'une longue entrevue, elle ira même jusqu'à dire avec un brin d'humour: «Je m'excuse de ne pouvoir me définir.» Après un moment de réflexion, elle ajoutera: «Je pense que je suis une designer qui cherche à comprendre le monde.»

Dans des notes la concernant, l'Université Concordia présente Mme Langshaw dans les termes suivants: «Elle tente d'établir des modèles fluides d'acquisition du savoir pour l'enseignement du design. Elle a mis en place une pédagogie du design durable qui octroie au designer un rôle dépassant la simple réalisation d'un objet. Le design devient alors un processus réciproque et cyclique en relation avec la durabilité socioculturelle, écologique et économique de la recherche-création.»

Mme Langshaw n'hésite pas à dire qu'elle n'est pas une spécialiste, alors que d'autres professeurs ont chacun leur spécialité. «Moi, je fais les liens», précise-t-elle. Et pourquoi le fait-elle? «Dans la nature et dans la vie, tout est en équilibre. Il n'y a rien d'isolé. C'est d'ailleurs le problème maintenant. On a isolé la nature et l'art, les humains et la nature. Moi, je vois les structures de la nature comme étant tout à fait interdépendantes. Tout est en relation et encastré. Tout ce qu'on fait, les connaissances qu'on a acquises, l'expérience qu'on a, doit entrer dans la créativité.»

D'où tient-elle cette vision du monde? Son «héros» s'appelle David Bohm (1917-1992), un physicien américain à qui on attribue la théorie de l'ordre implicite, selon laquelle tout est interrelié dans l'univers, matière et conscience.

Par rapport à ses collègues dans le domaine du design dont les spécialités sont davantage définies, Mme Langshaw a opté pour une approche plus fluide, plus floue et plus large. «Oui, mais ce n'est pas flyé!», s'empresse d'ajouter dans un grand éclat de rire cette Ontarienne de naissance, qui depuis plusieurs années a choisi de vivre et de travailler au Québec. À l'âge de 17 ans, voulant sortir de la monoculture anglo-saxonne, elle se rendait en Allemagne pour étudier. À son retour au Canada, elle ne se voyait pas ailleurs qu'au Québec à cause du bilinguisme et de tout le bouillonnement culturel et politique suscité par la Révolution tranquille. Elle a enseigné l'anglais comme langue seconde, puis travaillé dans l'industrie du cinéma, aux effets spéciaux et aux costumes, une industrie qu'elle a trouvée «très gaspilleu-se». Ensuite, elle a fait une maîtrise en arts plastiques et en création à l'UQAM, tout en travaillant à Concordia à temps partiel en écodesign. Et quand on a créé une section en écodesign, elle est devenue professeure à temps plein. En matière d'enseignement du design, elle souligne que Concordia offre un programme général sur l'image, l'objet, l'espace, en incluant les aspects techniques, ce qui la situe entre le design industriel à l'Université de Montréal et le design graphique à l'UQAM.

Une perspective pratique pour comprendre le monde

Au fil des ans, Mme Langshaw a conçu et collaboré à divers projets multimédias incluant le design, la vidéo, l'écriture, la danse, la musique, etc. Elle s'est intéressée plus particulièrement aux vêtements et aux tissus qui les composent. Elle s'attache à extraire la voie visuelle de la mémoire, de l'expérience et de la réflexion à travers l'étoffe des vêtements et leur confection. Ses vêtements racontent une histoire, montrant comment nous sommes vêtus de nos propres histoires. «Si un parachute qui a servi durant la Seconde Guerre mondiale est reconstruit ou reconverti en robe de mariée, quels souvenirs et quels récits demeurent enfouis dans ses fibres?», lit-on dans ses notes explicatives.

Sur l'une de ses robes de mariée, on peut lire des textes se rapportant à des témoignages à travers le temps, un peu comme des messages laissés par des prisonniers sur les murs de leur cachot. Elle effectue ces recherches-créations avec les équipements d'Hexagram, le Centre de recherche en arts médiatiques. En un mot, elle dit que cette démarche consiste à «trouver la poésie dans un parachute». Le même exercice peut être fait avec des meubles ou d'autres objets. En fait, elle parle plutôt de «la poétique», qu'elle décrit dans les termes suivants: «C'est une vision de la vie. C'est juste ce que je suis moi-même, quelque chose qui me dépasse. C'est une appréciation de la nature, de l'humanité, mais dans une perspective pratique.»

Ce sens pratique l'habite depuis sa jeune adolescence. Âgée de 12 ans, elle avait demandé à son père de lui acheter des robes et celui-ci, qui avait dans son enfance connu la guerre et la misère en Grande-Bretagne, lui avait simplement répondu de s'en faire elle-même. La leçon a été bien apprise: «Si je veux comprendre un matériel, je le fais moi-même. J'ai fait de la rénovation chez moi pour avoir une certaine connaissance du travail de cette activité.»

Cela démontre l'importance qu'elle attache aux projets très concrets auxquels elle participe avec les étudiants. «Je travaille toujours en collaboration et je suis une coordonnatrice», précise-t-elle. En 2001, elle a lancé le projet «Concordia dans la rue» dans le but de rejoindre les jeunes qui ont délaissé l'école pour des raisons diverses et de les mettre en contact avec des collègues à l'université. Elle voulait leur faire découvrir ce qu'est l'université et les réintégrer dans la société. Le ministère de l'Éducation a reconnu ce programme et accorde même six crédits à ceux de ces jeunes qui finissent leur cours secondaire. «Pour nos étudiants en design, l'expérience est devenue une occasion d'apprendre plutôt qu'une simple tâche scolaire. Pour les jeunes de la rue, ce fut une occasion de s'exprimer eux-mêmes à travers l'écriture et le dessin.»

Mme Langshaw fait par ailleurs de l'enseignement bénévole, vocation qui a commencé lors du projet de construction en Ouganda d'un édifice moderne et durable à partir de produits locaux et, dans certains cas, traditionnels. Chaque année, dans le cadre d'un programme volontaire, des étudiants de Concordia se rendent à Gulu, l'une des plus importantes villes de l'Ouganda. L'an dernier, les étudiants souhaitant s'installer dans un bâtiment permanent et non plus loué, Mme Langshaw y a vu l'occasion de concevoir un immeuble qui limiterait au minimum l'empreinte écologique du groupe et a donc formé une équipe de bénévoles. Avec un étudiant au doctorat en génie qui avait déjà l'expérience de bâtiments à l'énergie solaire et un designer de Concordia, un plan a été conçu. Le défi était de faire le design d'un immeuble dans lequel une cinquantaine de personnes pourraient habiter et travailler. Tout a été pris en considération, dont les besoins en électricité et en eau avec des installations pour récupérer l'eau de pluie.

Mme Langshaw mijote maintenant un autre projet de nature socialement durable. Comme les pays de l'Occident envoient beaucoup de vêtements en Afrique, on y voit beaucoup de jeunes portant des t-shirts affichant les logos de Coca-Cola, du Cirque du Soleil, etc., de telle sorte que les produits locaux de qualité ont disparu. L'instigatrice du projet veut aider les Africaines de Gulu à faire des costumes traditionnels en leur trouvant les machines requises et en les aidant à vendre ces vêtements par la voie du commerce électronique. Elle est maintenant à la recherche de subventions pour con-crétiser cette idée.

Faisant d'une pierre deux coups, ces activités de bénévolat de la professeure deviennent des laboratoires pour ses élèves de Concordia, en accord avec sa conviction profonde que c'est en réalisant des travaux et des projets qu'on apprend à mieux comprendre le monde.

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Collaborateur du Devoir