Les tours tombées, l'économie a vacillé

Les années récentes ont soufflé plusieurs crises, dont la plus importante, évidemment, est celle de 2008. Découlant d'une bulle immobilière et de diverses formes d'inconduite majeure à Wall Street, elle a, de l'avis de tous, été la pire des 80 dernières années.
Photo: Agence France-Presse (photo) Chris Hondros Les années récentes ont soufflé plusieurs crises, dont la plus importante, évidemment, est celle de 2008. Découlant d'une bulle immobilière et de diverses formes d'inconduite majeure à Wall Street, elle a, de l'avis de tous, été la pire des 80 dernières années.

C'est le 10 septembre. L'éclatement de la bulle technologique continue d'être senti, l'économie américaine est en décroissance et la Réserve fédérale conclut généralement ses réunions par une baisse du taux directeur. Au Canada, pas de récession, mais une économie qui avance à son rythme le plus engourdi depuis 1995. Le huard est en chute libre depuis des mois.

Puis le 11. L'espace aérien nord-américain se referme. La Bourse de New York n'ouvre pas. À sa réouverture, le lundi 17, alors que le monde panique devant la sombre perspective des mois qui viennent, le Dow Jones saigne de 684 points en une seule journée. À la fin de la semaine, l'affaissement final se chiffre à 14 %.

Devant l'horreur du concret, il y a la confiance. Ou plutôt, son évaporation pure et simple. Au fil des semaines, le président George W. Bush encourage le public à poursuivre sa vie, à prendre l'avion, à visiter Disney Land en Floride. Car le commerce et le magasinage, au coeur du système, ne peuvent s'arrêter. À l'époque, les dépenses personnelles de consommation comptent pour environ 60 % de l'emploi américain.

«Nous ne pouvons laisser les terroristes atteindre leur objectif, qui est de faire peur à notre pays jusqu'au point où nous cessons de brasser des affaires, où les gens ne magasinent plus», dit-il lors d'une rare conférence de presse de soirée, tenue le 11 octobre en heure de grande écoute télévisuelle.

Malgré tout, la croissance économique a repris dès le quatrième trimestre de 2001. Tout au plus, les attentats sont venus retrancher 0,5 % à la croissance économique et 600 000 emplois. Cela, selon un rapport remis au Congrès américain en septembre 2001, s'explique peut-être par les conditions favorables mises en place par la Fed avant les attentats. De janvier à août 2001, après tout, la Fed avait abaissé son taux directeur de 6 % à 3,5 %. «Parmi les conclusions principales figure celle-ci: le 11-Septembre est davantage une tragédie humaine qu'une calamité économique», peut-on lire dans le rapport.

Impacts multiples

Les années récentes ont soufflé plusieurs crises, dont la plus importante, évidemment, est celle de 2008. Découlant d'une bulle immobilière et de diverses formes d'inconduite majeure à Wall Street, elle a, de l'avis de tous, été la pire des 80 dernières années. Mentionnons aussi les scandales qui ont entraîné des réformes (Enron, Norbourg ici) et la crise des finances publiques en Europe.

Ce qui ne veut pas dire qu'il faille banaliser l'effet des attentats. Déjà mal en point, l'industrie aérienne a été poussée dans les câbles, cela ayant pour effet d'éliminer des dizaines de milliers d'emplois et d'entraîner des pertes d'environ 30 milliards, seulement aux États-Unis. L'industrie du tourisme a souffert des complications aéroportuaires et des craintes liées au terrorisme. Et, de manière plus sournoise, il y a cette attention nouvelle et particulière à la «gestion du risque», à la fois dans le monde industriel et dans celui de la finance.

«Les attentats terroristes d'al-Qaïda étaient censés nuire aux États-Unis, et ils l'ont fait, mais d'une manière qu'Oussama ben Laden n'avait probablement jamais imaginée. La réponse du président Bush a compromis les principes fondamentaux de l'Amérique, sapé son économie et affaibli sa sécurité», a récemment écrit Joseph Stiglitz sur le site project-syndicate.org.

Ces décisions ont été capitales. Une guerre en Afghanistan, une en Irak, des opérations dont le coût total pour le Trésor américain oscille quelque part entre 3000 et 5000 milliards, selon M. Stiglitz. En parallèle, un budget de la Défense qui a explosé.

«Il y a des études sur l'impact économique à court terme en 2001, mais à mes yeux, l'impact est plus global et à plus long terme que ça. On n'a qu'à penser aux deux guerres, qui n'ont pas été contrebalancées par des rentrées d'argent», dit Christine Fréchette, qui coordonne la Chaire d'études politiques et économiques américaines à l'Université de Montréal. Elle mentionne aussi des facteurs comme la sécurité aéroportuaire et les entraves commerciales qui caractérisent désormais les échanges entre le Canada et les États-Unis. «Pour avoir un portrait juste, il faut brosser assez large.»

Au Canada

Pour l'économie canadienne, qui vend la majeure partie de ses exportations à des clients américains, le resserrement de la sécurité frontalière est un obstacle soudain et colossal qui continue de se faire sentir dix ans plus tard. Une partie des échanges transfrontaliers, parfois, ont lieu à l'intérieur même des compagnies.

Les délais et les coûts qu'a entraînés la nouvelle politique frontalière sont importants, estime la Chambre de commerce du Canada. «En gros, on a mis la base industrielle nord-américaine en position désavantageuse par rapport à nos concurrents et on a grugé une bonne partie des avantages qu'on s'était donnés grâce aux accords de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique», dit son président, Perrin Beatty.

La complexité de brasser des affaires de part et d'autre de la frontière canado-américaine a nécessité des ajustements, dit-il. Le modèle de production «juste à temps» a eu tendance à devenir autre chose, soit le «juste au cas», dit M. Beatty.

En d'autres termes, la sécurité frontalière a rendu plus hasardeuses les livraisons rapides de dernière minute, forçant les entreprises à maintenir un inventaire plus élevé pour les jours où la marchandise n'arrive pas assez vite. En clair, le cumul des mesures est venu ajouter 700 $ à la fabrication d'une voiture nord-américaine, selon M. Beatty.

«À une époque marquée par la pression sans précédent venant de nos concurrents étrangers, nos politiques publiques discriminent notre propre base industrielle, conclut M. Beatty. On se fait du tort qu'al-Qaïda ne nous aurait jamais fait directement.»