Un défaut de paiement pourrait être gérable, si bien préparé

Paris — Un défaut de paiement de la Grèce, conséquence possible du nouveau plan d'aide attendu aujourd'hui, ébranlerait le système bancaire du pays et peut-être au-delà, mais peut s'avérer gérable si la zone euro tisse un filet de protection suffisant, estiment des économistes.

«Il est possible qu'un défaut soit constaté dans la foulée du sommet de jeudi», estime Cédric Tille, de l'Institut de hautes études internationales de Genève.

Malgré les prêts déjà accordés, Athènes ne peut toujours pas envisager d'emprunter sur les marchés et risque, au cours des prochaines années, d'être incapable de rembourser ses dettes — elle ferait donc défaut sur le paiement d'une ou plusieurs échéances.

Pour plusieurs dirigeants européens, ce serait le scénario du pire. Les banques qui détiennent de la dette grecque perdraient de l'argent, affaiblissant davantage un secteur déjà fragile. «Les banques ne pourraient plus financer l'économie, qui serait paralysée», soulignait récemment un banquier central.

Selon une étude de deux économistes du Fonds monétaire international, les défauts de paiement «sont associés à de profondes récessions» avec une aggravation du chômage. Ce qui, dans le cas de la Grèce déjà aux prises avec un climat social explosif, serait dévastateur.

C'est pourquoi la zone euro est décidée à l'aider. Le paradoxe, c'est que ce second plan visant à lui éviter la faillite risque lui-même de placer Athènes en défaut de paiement.

Sous la pression de Berlin, les créanciers privés apporteront leur écot.

Celui-ci peut prendre plusieurs formes: rééchelonnement plus ou moins radical de la dette grecque détenue par les banques, assurances et autres fonds de pension; rachat, grâce aux moyens du Fonds européen de stabilité financière (FESF), d'une partie de cette dette; création d'une taxe bancaire au niveau européen pour soulager les États.

Les dirigeants européens devront trancher — voire panacher ces solutions. Or, plusieurs d'entre elles sont considérées par les agences de notation comme un défaut sélectif, ou partiel, de la Grèce, car elles modifient les relations qui lient le pays à ses créanciers. Un tel défaut «serait plus gérable que si, tout d'un coup, la Grèce cessait de rembourser ses dettes», relève Cédric Tille. Selon lui, il existe «toute une palette de défauts»: «les investisseurs peuvent tout perdre ou très peu, avec de nombreux cas intermédiaires».


Protéger les banques

Quoi qu'il en soit, les banques grecques seront en difficulté. Car en cas de défaut partiel décrété par les agences de notation, la Banque centrale européenne (BCE) n'accepterait plus les obligations de l'État grec comme garantie pour prêter de l'argent. En conséquence, les banques grecques, sous perfusion de la BCE, manqueraient alors cruellement de liquidités.

Certains poussent toutefois l'institut de Francfort à plus de souplesse.

Francesco Giavazzi, professeur à l'Université Bocconi de Milan, propose d'organiser le défaut de la Grèce et des autres États fragiles de la zone euro (Portugal, Irlande, mais aussi Espagne et Italie) en recapitalisant, au préalable, les banques européennes pour qu'elles puissent y faire face. «Il faut protéger les banques et pas les États», plaide-t-il. «Pour protéger le système bancaire, il faut 1000 milliards d'euros. Pour les États, il en faudrait 3000 milliards, une somme hors de portée.»

Rééchelonner une part conséquente de la dette grecque aurait au moins l'avantage d'alléger son fardeau. «Théoriquement, une fois que la charge de votre dette est moins lourde, vous redevenez un bon emprunteur», assure Cédric Tille.


Modèle argentin

Un défaut de la Grèce sur sa dette similaire au cas de l'Argentine, qui l'a fait en 2001 pour un montant record de 70 milliards d'euros, reviendrait à renoncer à la confiance et donc au système financier. Voici trois questions posées à l'analyste Aldo Abram de l'institut argentin Exante.

Une restructuration partielle de la dette grecque est l'une des pistes malgré les risques pour la zone euro : la solution de l'Argentine est-elle applicable à la Grèce ?

Le défaut argentin, je ne le recommanderais à personne. Il nous a fallu cinq ans pour sortir du défaut. Et encore, nous ne l'avons pas fait entièrement. Nous avions imposé nos conditions aux créanciers et écarté toute négociation avec eux. Du coup, pour atteindre un niveau suffisant, nous avons dû réaliser neuf ans après un nouvel échange de dette.

La Grèce n'a plus la possibilité de l'Argentine de battre sa propre monnaie. Les deux pays ont, certes, manipulé leurs chiffres : l'un les bilans du Trésor, l'autre ses statistiques. Mais c'est le seul point de comparaison !

Nous n'avions pas en 2001 des partenaires comme la Grèce, capables de nous aider à nous tirer de la crise. La chancelière allemande Angela Merkel maintient une intransigeance qui n'est plus justifiée. Lorsqu'on est dans un partenariat, on est tous responsables : l'un doit contrôler l'autre.

Quelles ont été les leçons du défaut argentin dix ans après ? L'Argentine en paie-t-elle encore le prix en termes de confiance des marchés et d'investissement ?

Le coût pour l'Argentine est encore extrêmement élevé. On le voit probablement moins à cause du contexte international extrêmement favorable pour ses matières premières, qui atteignent des prix records. Mais le «risque pays» de l'Argentine demeure parmi les plus élevés en Amérique latine.

L'une des grandes erreurs de l'Argentine a été de sortir de la parité (peso/dollar). Or, le problème n'était pas d'ordre monétaire : c'était un problème d'endettement. Quittant le système de la parité, le pays a mis tout le monde en défaut : les Argentins ont vu leur épargne en dollars reconvertie en pesos, perdant dans l'opération 50 % du montant initial.

En Argentine, à partir du défaut nous avons donc perdu toute confiance dans notre propre système financier. Le monde, de son côté, a perdu toute confiance en l'Argentine. Or, comment se développer sans système financier ? Les Argentins investissent seulement dans le bâtiment et la part de l'État dans l'investissement demeure très élevée.

Somme toute, un défaut à l'argentine vous semble-t-il une issue possible de la crise grecque ou estimez-vous que la situation pourrait devenir rapidement incontrôlable pour la zone euro ?

Un défaut de type argentin aurait un terrible impact sur toute la zone euro et sur le système financier dans son ensemble. La Grèce doit rester dans la zone euro. C'est fondamental pour elle d'avoir des bases monétaires solides : perdre cela, c'est ce qu'il y a de pire.

La zone euro devrait financer la Grèce, sans pour autant accepter des pertes, en donnant son aval à la dette émise par Athènes. Les Grecs ont besoin de temps. Des pays comme la France ou l'Allemagne sont capables d'émettre des bons à trente ans à des taux raisonnables. La Grèce aurait ainsi le temps de s'en sortir. La pire chose qu'elle peut faire, c'est d'assumer un défaut.

À voir en vidéo