Relèvement du plafond de la dette américaine - Le bras de fer se poursuit

Le président Barack Obama a prévenu, hier, les républicains que le «temps presse» pour relever le plafond de la dette et éviter «la fin du monde» que serait un défaut de paiement des États-Unis, tout en se disant ouvert à une proposition «sérieuse» de ses adversaires.
Photo: Agence France-Presse (photo) Jewel Samad Le président Barack Obama a prévenu, hier, les républicains que le «temps presse» pour relever le plafond de la dette et éviter «la fin du monde» que serait un défaut de paiement des États-Unis, tout en se disant ouvert à une proposition «sérieuse» de ses adversaires.

Les jeux de la politique partisane continuent à rapprocher inexorablement le géant américain du moment où il manquerait d'argent pour payer ses dépenses. Si le bon sens devait quand même prévaloir avant la date fatidique du 2 août, le problème de fond n'est pas près d'être réglé.

La partie de tir au poignet politique que se livrent républicains et démocrates sur le relèvement du plafond de la dette américaine s'est poursuivie, cette semaine, à Washington, à la stupéfaction du monde. «Le pays le plus puissant de la planète se remet à peine d'une calamité financière auto-infligée qu'il s'apprête déjà à s'auto-infliger une autre calamité financière aux proportions épiques», se désolait, il y a deux semaines, la revue britannique The Economist.

Le gouvernement fédéral américain a atteint en mai son plafond d'endettement autorisé de 14 300 milliards $US. Selon le département du Trésor, il devrait commencer à manquer d'argent pour honorer toutes ses obligations financières à compter du 2 août, à moins que le Congrès ne relève ce plafond.

Un tel relèvement serait normalement de la routine, le Congrès l'ayant déjà fait à 16 reprises seulement depuis 1993. Mais cette fois-ci, le gouvernement est confronté à une opposition républicaine bien décidée à ne pas laisser passer cette occasion de faire avancer ses idées et de placer ses pions en vue des élections présidentielles de l'année prochaine.

Négociations vaines

Officiellement, cette opposition de droite réclame du gouvernement des compressions budgétaires en échange du rehaussement du plafond de la dette. Il a notamment été question de trouver 2400 milliards d'économies sur 10 ans pour un rehaussement équivalent de la dette, qui devrait permettre au gouvernement de fonctionner jusqu'à la fin de 2012. Ces dernières semaines, le président Obama s'est dit ouvert à des compressions de 2000, et même de 4000 milliards, entre autres dans des programmes sociaux comme Medicaid, Medicare et les pensions, à condition qu'elles s'accompagnent de l'abolition de certains crédits d'impôt et autres passe-droits fiscaux accordés aux riches et aux compagnies, qui équivaudraient à 17 % de l'effort total.

Des voix démocrates ont à peine eu le temps de commencer à se plaindre que les concessions de leur président allaient trop loin que le camp républicain faisait déjà savoir que ses offres étaient totalement inacceptables.

«Les élections de mi-mandat ont amené au Congrès toutes sortes de nouveaux élus de droite beaucoup moins disposés à rechercher des compromis que la vieille garde du Parti républicain, explique Pierre Martin, professeur titulaire de la Chaire d'études politiques et économiques américaines de l'Université de Montréal. Plusieurs ont été élus en promettant explicitement de ne pas augmenter la dette ni les impôts. Pour ces gens, moins d'État est toujours mieux et une impasse au Congrès sur le relèvement du plafond de la dette n'est pas forcément vue comme une mauvaise chose.»

Danger

L'égérie du Tea Party et candidate à l'investiture présidentielle républicaine, Michelle Bachmann, est de ceux-là. Elle se déclarait, cette semaine, fermement opposée à toute hausse du plafond de la dette et qualifiait de «poudre aux yeux» les mises en garde qui pleuvent à ce chapitre sur les États-Unis et leurs élus de droite depuis des semaines.

La Réserve fédérale américaine (Fed), les agences de notation Moody's et Standard & Poor's, le milieu des affaires américain, le concert des économistes et même la Chine, premier créancier étranger des États-Unis, ont supplié, de leur côté, cette semaine, les Américains d'entendre raison et de ne pas asphyxier financièrement leur gouvernement.

Si rien n'est fait, le gouvernement fédéral ne disposera, au mois d'août, que d'un peu plus de la moitié (55 % - 60 %) des rentrées de fonds nécessaires pour faire face à l'ensemble de ses obligations, estimait récemment le Bipartisan Policy Center de Washington. Il serait peu probable qu'il choisisse de cesser de payer les intérêts sur sa dette ou ses principaux programmes sociaux (Medicaid/Medicare et pensions), mais tout le reste pourrait être suspendu, à l'exception des services essentiels.

La seule fois que le plafond de la dette n'a pas été relevé à temps et que Washington a temporairement raté un paiement dû à ses créanciers, c'était en 1979, et cela lui avait coûté une hausse de 60 points de base de ses taux d'intérêt sur certaines obligations, rapportait le mois dernier The Economist. Une telle sanction équivaudrait aujourd'hui à une note salée de 86 milliards en un an, ou 0,6 % du produit intérieur brut.

Les Américains auraient beau, cette fois, continuer de payer les intérêts de leur dette, il n'est pas certain que les agences de notation leur conserveraient leur rutilante cote AAA, a prévenu cette semaine le président de la Fed, Ben Bernanke. «Il se peut que le simple fait de ne pas respecter nos obligations à l'égard de nos citoyens soit suffisant pour amener une décote.»

«On pourrait difficilement surestimer l'impact d'un défaut des États-Unis sur leur dette, dit Pierre Fournier, analyste géopolitique à la Financière Banque Nationale. Certaines choses sont très difficiles à mesurer. La confiance des marchés en est une.»

Plus de la moitié de la dette américaine est détenue par des étrangers. Le moindre doute qui se glisserait dans leur esprit sur le statut des États-Unis comme l'endroit le plus sûr où investir dans le monde pourrait se traduire par la perte d'une partie de l'avantage considérable dont ils disposent actuellement quand vient le temps de se financer. «Ce changement de perception peut s'insinuer lentement et il n'est pas nécessaire de faire défaut pour le nourrir, note-t-il. Le simple spectacle offert par Washington ces temps-ci peut aussi y contribuer. Et je vous prie de me croire, si les États-Unis sont touchés, le monde entier le sera, les Canadiens les premiers.»

Sortie de secours

Inquiète que sa guérilla finisse par la faire passer pour la méchante dans cette histoire, ou pire, qu'elle l'associe au bilan que les électeurs américains dresseront dans un an de l'action économique du gouvernement, la droite américaine a commencé, cette semaine, à chercher une porte de sortie à l'impasse dans laquelle son intransigeance l'a placée. Grand expert des règles parlementaires, le leader républicain au Sénat, Mitch McConnell, a imaginé une procédure qui permettrait au président de relever lui-même le plafond de la dette, aux élus républicains de voter contre, et au président de passer outre grâce à son droit de veto.

À en juger par la réaction des deux camps, la proposition pourrait bien leur servir de position de repli en cas d'échec des négociations sur un plan plus ambitieux.

«Il serait étonnant qu'on ne trouve pas de solution d'ici le 2 août, quoiqu'on ne sait jamais, dit Pierre Martin. Certains républicains seraient parfaitement capables de choisir de faire replonger l'économie américaine pendant les prochains mois, sachant que ce sera le principal facteur sur lequel sera jugé Obama aux élections de 2012.»

Longue et difficile route


L'économie (87 %) et l'emploi (84 %) arrivent devant la réduction des déficits (64 %) dans les préoccupations des Américains, révélait cette semaine le Pew Resarch Center. Un peu plus de la moitié estiment comprendre relativement bien ce débat autour de la dette et presque autant (47 %) disent craindre qu'une hausse du plafond mène à plus de dépenses de l'État. Trois sur cinq s'opposent toutefois à une réduction des principaux programmes sociaux pour réduire les déficits, alors que les deux tiers appuient l'idée du président d'augmenter les impôts sur les revenus de 250 000 $ et plus par année.

La compétitivité économique et la répartition de la richesse n'ont pas cessé de reculer depuis des années aux États-Unis, comme dans la plupart des autres pays industrialisés, note Pierre Fournier. La crise n'a rien fait pour arranger les choses et, n'en déplaise à ces experts qui nous promettent un retour imminent à la normale depuis deux ans, on n'a pas fini d'en ressentir les effets.

«Les républicains se gardent bien de préciser la nature exacte des compressions budgétaires qu'ils réclament, observe-t-il. Mais il faudra bien le faire un jour. Vous verrez à ce moment-là les Américains descendre dans la rue et demander des comptes à leurs élus, comme les gens le font actuellement en Europe.»

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