L'Europe veut briser l'oligopole des agences de notation

«Il semble étrange qu’il n’y ait pas une seule agence venant d’Europe» – José Manuel Barroso<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) «Il semble étrange qu’il n’y ait pas une seule agence venant d’Europe» – José Manuel Barroso

Bruxelles — L'Europe a engagé hier un bras de fer avec les agences de notation et plaidé pour la création d'un organisme européen de ce type au lendemain de la dégradation spectaculaire du Portugal, qui risque d'aggraver la crise de la dette en zone euro.

En reléguant mardi soir la note du Portugal en catégorie spéculative, Moody's a désigné le pays comme nouveau maillon faible de la zone euro, alors que tous les regards étaient jusque-là braqués sur la Grèce. L'agence de notation estime que Lisbonne, comme son voisin grec, pourrait avoir besoin d'un deuxième plan d'aide avant de retourner sur les marchés. La réaction des marchés ne s'est pas fait attendre: sur le marché de la dette, les taux exigés du Portugal ont dépassé pour la première fois les 12 % hier.

Cette décision a suscité l'ire des Européens, alors que le Portugal a présenté la semaine passée un plan d'austérité jugé ambitieux. «Cette dégradation n'est pas basée sur le fait que le Portugal ne fait pas son travail de réformes mais sur l'hypothèse que le pays va à nouveau avoir besoin d'aide. Voyez-vous la folie de cette prophétie autoréalisatrice?», s'est insurgé le ministre grec des Affaires étrangères, Stavros Lambrinidis.

«Cet épisode malheureux soulève une fois de plus la question du comportement des agences de notation et de leur présumée clairvoyance», a estimé pour sa part le porte-parole de l'exécutif européen pour les questions économiques, Amadeu Altafaj.

Conséquence: le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a déclaré qu'il fallait «briser l'oligopole des agences de notation» et «limiter leur influence», tandis que le président de l'exécutif européen, José Manuel Barroso, a été plus loin en se prononçant indirectement pour la création d'une agence de notation basée en Europe.

«C'est au marché qu'il appartient de décider, mais il me semble étrange qu'il n'y ait pas une seule agence venant d'Europe», a-t-il indiqué, accusant celles qui ont aujourd'hui pignon sur rue d'avoir «un parti pris» contre l'Europe. Il a accusé les trois agences d'encourager la spéculation au sein de la zone euro et a dit qu'il était souhaitable de les rendre responsables devant les juridictions civiles et de les mettre en concurrence avec une nouvelle agence européenne.

«Nous regrettons profondément la décision d'une agence de notation d'abaisser la note portugaise. Nous regrettons ce fait, nous regrettons aussi la méthodologie choisie et la date choisie», a dit José Manuel Barroso lors d'une conférence de presse à Strasbourg. «Franchement, les décisions prises hier par une agence de notation n'ajoutent pas à la clarté et à la transparence. Elles ajoutent un élément spéculatif supplémentaire à la situation», a-t-il ajouté, rappelant que les agences de notation n'étaient «pas infaillibles» et n'avaient pas réussi à anticiper convenablement la crise de 2008.

Accusées de faire la loi sur la planète financière, les trois grandes agences de notation sont toutes anglo-saxonnes: Moody's, Standard and Poor's et Fitch (qui appartient toutefois à un groupe français, Fimalac).

En début de semaine, c'est Standard and Poor's qui a provoqué la colère d'Angela Merkel. L'agence a rejeté les plans européens à l'étude pour faire contribuer les banques et fonds d'investissement à un nouveau plan de sauvetage de la Grèce, jugeant qu'ils conduiraient probablement à un défaut de paiement, que tentent à tout prix d'éviter les Européens. «Il est important que nous [...] ne nous laissions pas priver de notre liberté de jugement», avait jugé la chancelière allemande.

À la suite de la crise financière, l'Europe a adopté dès 2009 deux lois visant à renforcer la régulation des agences de notation, les obligeant notamment à s'enregistrer et à respecter certaines règles pour pouvoir exercer dans l'UE et les plaçant sous le contrôle direct de l'Autorité européenne des marchés financiers. Bruxelles doit faire de nouvelles propositions à l'automne sur ce sujet.

«Nous ne devons écarter aucune piste de réflexion [...] On peut même s'interroger sur l'opportunité de noter des pays sous programme international, vu qu'ils bénéficient de ces mécanismes de soutien et d'encadrement», a avancé le commissaire européen aux services financiers, le Français Michel Barnier.

M. Barnier leur a lancé un avertissement à peine voilé. «J'invite les agences, sous le contrôle des superviseurs, à être extrêmement vigilantes au plein respect des règles en vigueur et à évaluer avec objectivité et lucidité la situation des pays qu'elles notent», a-t-il dit dans une déclaration écrite, tout en insistant sur le fait qu'elles s'étaient déjà «lourdement trompées dans un passé récent».

Il a également indiqué qu'il était légitime de s'interroger sur l'opportunité de suspendre la notation d'un pays bénéficiant d'un plan d'aide international et que cet aspect serait traité dans une nouvelle régulation européenne du secteur qui sera présentée à l'automne.

Même si cette réforme est réclamée par une majorité d'États membres de l'UE et par les eurodéputés, elle a toutefois peu de chances d'aboutir rapidement. Suspendre la notation d'un pays bénéficiant d'un plan d'aide et rendre les agences civilement responsables soulèvent une série de problèmes techniques et les points de vue sont extrêmement divergents sur la forme et les missions d'une éventuelle agence américaine.

Ainsi, trouver une solution risque de ne pas être évident. Car les agences de notation sont en même temps «incontournables pour obtenir le triple A» dont ont besoin l'UE et ses mécanismes financiers venant en aide aux pays en difficulté, a relevé hier une source européenne.

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Avec Reuters
16 commentaires
  • Pierre Cossette - Inscrit 7 juillet 2011 00 h 55

    Même rengaine ...

    je me rappelle dans un passé pas très ancien avoir été témoin au Québec d'une situation assez loufoque face à ces agences de notation. Le ministre Gérard D. Levesque avait piqué une petite crise avec ses beaux souliers neufs. Malgré le fait qu'il avait adhéré à tous les desiderata de ces puissantes agences dans son budget le Québec avait été décoté, ce qui de facto annulait l'effet des mesures budgétaires introduites. Les agences de notation coupent l'oxygène aux gouvernements. Comment se fait-il que les USA n'ont pas encore été décotés puisque leur situation économique est désastreuse ? L'avenir des spéculateurs en est à ses derniers soubresauts, avec les crises monétaires qui se succèdent en vagues, on devra réformer le système monétaire international sinon les populations se révolteront en masse comme on assiste en Europe et en Afrique du Nord.

  • lephilosophe - Inscrit 7 juillet 2011 04 h 50

    L'indignation sera de plus en plus contagieuse

    Il n'y a plus aucun doute quant au rôle politique de ces agences de notation. Qu'il y en ait des européennes ne changera rien à l'affaire pour la majorité des pays et des populations de la planète. À la veille de l'effondrement de Lehman's Brothers aux États-Unis, cette institution avait une des meilleures cotes. On sait que tout un réseau de copinage entre les bonzes de la spéculation à Wall street et à la City de Londres et les agences de notation a permis de «couvrir» la production frauduleuse des «subprimes». Il devait y avoir, suite à la crise financière internationale, des poursuites contre les responsables, un encadrement du rôle de chacun, les agences de notation, les banques d'investisements, les assurances, etc. Niet, tout est passé dans du beurre et les États-nations, et au premier chef les États-Unis d'Amérique ont été littéralement mis à genoux par cette nouvelle classe oligarchique sans frontières.
    Désormais, cette classe veut la mort de l'euro et le retour à une multitude de devises nationales afin de pouvoir davantage spéculer sur les variations de celles-ci et empocher davantage de montagnes d'argent au détriment des peuples, des services publics des États, en s'emparant des impôts, afin de renflouer les pertes qu'elle a subi durant la crise qui était en bonne partie de son cru.
    Les agences de notation sont devenus le fer de lance de cette engeance. Elles ont contribué à la crise et maintenant elles en provoquent. Mais il y a quelques années, on s'en inquiétait moins, car la Thaïlande ou l'Argentine c'est loin... Et pourtant, il fallait bien s'attendre à ce que le mal progresse. Les peuples occidentaux doivent se rendre à l'évidence, les démocraties ont été prises en otage par l'oligarchie, ce qui reste de marge de manœuvre à tous les États est de plus en plus dérisoire. Les non-élus de la finance règnent.

    Bernard Gadoua

  • Jacques Saint-Cyr - Inscrit 7 juillet 2011 08 h 08

    Shoot the messenger

    On tire sur les porteurs de mauvaises nouvelles. La réalité est là: la Grèce est en faillite. Elle devrait sortir de la zone Euro et gérer son économie en toute indépendance, au moins les sacrifices consentis pour amorcer un redressement ne feraient pas que secourir et enrichir les banquiers allemands et français.
    L'Europe n'a plus le choix: pour sauver l'économie de la Communauté, ses membres devront créer une superstructure non seulement économique mais politique, ce qui veut dire s'imposer une discipline à l'allemande et prendre ses distances avec le protectionnisme (voir la France agricole et manufacturière).
    Enfin je rappelle que la faillite grecque n'est pas due aux méchants banquiers mais à l'incurie de son gouvernement, à l'inconscience de ses élites, à l'hypertrophie d'une fonction publique grassement payée et pensionnée, à la corruption généralisée. Au lieu d'être aux abois, les grecs se sont même offerts des Jeux Olympiques d'été. Cela vous rappelle quelque chose?

    Jacques Saint-Cyr

  • VITRILLOLA - Inscrite 7 juillet 2011 08 h 18

    LES DERNIÈRES GRIMACES AU MONDE D'UN EMPIRE MORIBOND

    Ne trouvez-vous pas ça suspect que des agences de notation aglo-saxonnes, donc des USA et du Royaume Uni qui ne font pas partie de la zone euro, cotent la crédibilité financière et économique des pays dans la zone euro ? La crise des « subprimes » a provoqué la débandade financière et bancaire actuelle aux États-Unis (G 15 000 $) et la maison blanche et la Fed savent très bien que dès cet automne une autre tranche de G15 000 $ va s'abattre cette fois sur la dette public américaine pour finalement sonner le glas de l'empire américain. Rappelons que le premier G15 000 $ en 2008 s'était abattu sur les banques américaines, donc sur le privé. Il y a très peu de gens qui ne savent pas que le dollars américain est branché sur le respiratoire artificiel et que c'est une question de temps avant qu'on passe à une autre devise pour la norme internationale. Il y a très peu de gens aussi qui doutent que l'Euro remplace un jour prochain le billet vert américain, à l'exception des États-Unis et du Royaume Uni... tient, tient ! Le monde est en train de changer, et ça change de plus en plus vite, à mesure de l'agonie américaine, et cet automne ou en hiver prochain avec le dernier plongeon dans une abysse d'une seconde dette de G15 000 $, les russes comme le monde verront l'affondrement du capitalisme. Le retour du balancier en rapport avec l'effondrement du communisme. Entre temps, les pays anglo-saxons font la grimace à l'Europe avec entre-autres ces agances de notation dans le but d'affaiblir l'euro devant la porte de l'inévitable. Chronique d'une mort annoncée !

  • Democrite101 - Inscrit 7 juillet 2011 08 h 42

    Culottes baissées = vérité à la saint François d'Assise...


    Fusiller le thermomètre n'enlève pas la grippe...

    Multiplier les agences de cotation indépendantes, et en faire la moyenne..., serait une mesure plus sûre que trop peu d'agences, trop exclusivement américaines.

    Un fait demeure: la transparence, l'enquête permanente par des organismes indépendants, (privés et publics) et par delà tout espèce de secret bancaire ou commercial, sont les seuls garants de l'honnêteté économique.

    Jacques Légaré