Analyse - La gestion du risque à l'ancienne

24 septembre 2010: vente aux enchères chez Christie’s de ce qui reste de Lehman Brothers.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Ben Stansall 24 septembre 2010: vente aux enchères chez Christie’s de ce qui reste de Lehman Brothers.

La faillite de la banque Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, et ses conséquences — les sommes injectées dans le système financier ont dépassé le «trillion» de dollars — ont attiré l'attention sur ces établissements too big to fail, trop gros pour que leur défaut n'entraîne pas automatiquement celui dudit système financier tout entier.

La Banque des règlements internationaux (BRI), la banque centrale des banques centrales, située à Bâle (Suisse), a annoncé, le 25 juin, les mesures qu'elle préconise pour ces établissements, appelés dans son jargon «banques globales importantes au plan systémique».

La philosophie qui sous-tend les règles prudentielles fixées généralement par la BRI est d'exiger des banques qu'elles se provisionnent suffisamment pour faire face aux pertes qu'elles pourraient subir. En sus de réserves, définies comme allant de 7 % à 9,5 % de leurs capitaux exposés au risque, les «banques systémiques» devront assurer des provisions supplémentaires allant de 1 % à 2,5 % pour le capital au sens strict (dit Tier 1), en fonction de certains facteurs aggravants comme leur taille, leur interconnexion avec d'autres banques, la difficulté pour d'autres institutions de prendre le relais en cas de défaut, leur caractère transnational et, enfin, leur complexité. Au cas où l'évolution d'un établissement entraînerait une accentuation de ces facteurs aggravants, une surcharge supplémentaire de 1 % lui serait imposée.

Trois approches étaient envisageables vis-à-vis des banques systémiques: 1) les démanteler, jusqu'à ce que la taille des unités retenues soit telle que leur défaut n'entraîne plus d'effet domino; 2) décourager ou interdire celles de leurs activités qui génèrent du risque systémique; 3) accroître les réserves par rapport à leur niveau d'avant-crise, en espérant que le calcul soit cette fois fait correctement.

À chaud, à l'automne 2008, seules les deux premières options furent retenues, la troisième fût écartée du fait de sa touchante naïveté. Et c'est pourtant celle que l'on vient d'adopter avec les normes Bâle III! On est revenu à la gestion du risque à l'ancienne. Rien n'est fait pour maîtriser le risque systémique; on s'efforce simplement d'évaluer les pertes éventuelles.

Bâle III ne distingue pas les risques inévitables, dus à des impondérables, de ceux délibérément encourus. Au premier rang de ces derniers figurent les paris sur les fluctuations de prix: ceux-là mêmes qu'interdisait en France, jusqu'en 1885, l'article 421 du code pénal, date à laquelle il fut abrogé sous la pression des milieux d'affaires. Éliminer ces paris réduirait le risque global; le provisionnement des banques se limiterait alors à la couverture du risque assurantiel actuariel et du risque de non-remboursement des crédits.

Mais Bâle III se contente d'imposer — à partir de 2016, et progressivement jusqu'en 2019 — une augmentation des réserves. La prochaine crise — si elle a la patience d'attendre jusque-là — sera bien sûr pire que la précédente, et ces réserves se révéleront, «à la surprise générale», insuffisantes. Face à ceux qui sont déterminés à causer leur propre perte, même les dieux sont impuissants.

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L'auteur, Paul Jorion, est économiste et anthropologue