Les entretiens Concordia - Économie et développement durable - Une équation contestée !

Raymond Paquin: «On peut effectuer la plupart des changements nécessaires, simplement en prenant conscience de la façon dont nous vivons, comme entreprises, comme pays.»<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Raymond Paquin: «On peut effectuer la plupart des changements nécessaires, simplement en prenant conscience de la façon dont nous vivons, comme entreprises, comme pays.»

Si vous rencontrez Raymond Paquin, professeur adjoint en management à l'École d'affaires John Molson de l'Université Concordia, il vous dira sans délai qu'il est Américain, car avec un nom pareil, on pense tout de suite qu'il est un Québécois pure laine parlant français couramment, ce qui n'est pas son cas. En fait, il est natif de la Virginie. Il a fait des études doctorales à l'Université de Boston en comportement organisationnel avec une concentration en stratégie du développement, cherchant plus spécifiquement des réponses à une question rejoignant des préoccupations éminemment actuelles: comment les changements contribuent-ils au développement durable?

«J'ai eu la chance de pouvoir étudier le changement dans un contexte environnemental, notamment dans de petites entreprises en démarrage en Grande-Bretagne. Il s'agissait de prendre le temps de voir comment les entreprises géraient leurs déchets, de manière à en tirer une plus grande valeur», explique Raymond Paquin, en ajoutant des exemples très concrets, notamment celui de la «marmite», une pâte à tartiner dont, paraît-il, les Anglais sont très friands sous forme de galette de riz soufflé. Cette pâte est faite à partir de levures qui ont été réutilisées à plusieurs reprises pour la fabrication de la bière dans les brasseries. En faisant bouillir ces vieilles levures devenues inutilisables, on obtient la «marmite».

Un autre exemple est celui d'une compagnie transformatrice de pommes de terre, qui générait énormément de pelures qu'on utilisait pour le remplissage de terrains. On en fait aujourd'hui un meilleur usage en transformant ces résidus en pâte à papier, laquelle est vendue à des firmes d'exploration qui s'en servent pour refroidir les tuyaux de forage.

Ces exemples montrent qu'on peut prendre le virage du développement durable sans nécessairement attendre de nouvelles technologies. «On peut faire beaucoup en changeant notre attitude et nos comportements sans de nouvelles technologies. C'est la partie la plus difficile. Je ne veux pas avoir l'air d'être contre les nouvelles technologies, mais on n'a pas à les attendre. On peut effectuer la plupart des changements nécessaires simplement en prenant conscience de la façon dont nous vivons, comme entreprises, comme pays. Les compagnies vont continuer à faire de l'argent en trouvant des façons d'inciter les consommateurs à aller dans cette direction», soutient M. Paquin.

Selon lui, la Grande-Bretagne est à cet égard un cas unique: c'est le premier pays à avoir adopté une démarche en ce sens à l'échelle nationale, plutôt que par l'émergence de petites grappes isolées, comme c'est le cas ailleurs en Europe. Les Anglais ont mis en place une infrastructure pour obtenir un développement plus rapide et plus efficace. Le but était d'orchestrer un courant de symbioses industrielles en mettant les entreprises en contact les unes avec les autres pour échanger des informations sur la transformation des résidus. Dans la région de West Midlands (six millions d'habitants au centre du pays), en l'espace de six ans 243 firmes se sont greffées à ce réseau qui a généré 307 projets de symbiose industrielle, ce qui a permis de recycler 388 000 tonnes de déchets et de réduire les émissions de carbone de 342 000 tonnes.

M. Paquin s'est joint à l'École d'affaires John Molson en juin 2008. «Si vous acceptez le paradigme que le but des affaires devrait être de faire de l'argent, alors se poser des questions sur la façon de créer de la valeur pour la société devrait faire partie de ce paradigme», affirme-t-il. Cet aspect de la création de valeur pour la société l'a particulièrement frappé à Montréal, au point d'en faire un nouveau projet de recherche. «J'ai le bagage d'un Américain, explique-t-il, et je vois que le Québec est une entité unique et différente du reste du Canada. Les affaires sont également uniques. Je ne peux pas mettre tout à fait le doigt dessus, mais les collègues de l'UQAM et de HEC me disent que la culture et les affaires se rejoignent. Je trouve ça intéressant.»

Un modèle intéressant au Québec

Il oriente en fait sa recherche sur les petites entreprises en démarrage et orientées vers les valeurs communautaires; qui ne visent pas seulement à créer de la richesse pour les actionnaires, donc, mais qui veulent avoir un impact plus large, que celui-ci soit social, environnemental ou communautaire. Il lui semble qu'il y a ici plus de petites entreprises de cette nature qu'ailleurs, notamment aux États-Unis. Des exemples? Il cite, entre autres, le cas du petit restaurant sans but lucratif qu'est Robin des Bois, qui fait appel au bénévolat pour trouver des employés. «C'est une organisation fantastique qui réussit en aidant la communauté. Comme personne venant de l'extérieur, je trouve cela fascinant», avoue M. Paquin, qui reconnaît que ses recherches portent beaucoup sur des entreprises qui ne sont pas celles dont on parle généralement.

Dans le cadre d'un projet de l'École John-Molson poursuivi avec l'appui d'une subvention du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada, M. Paquin poursuit un troisième champ de recherche, qui implique une approche plus traditionnelle de l'environnement. «Je regarde comment les multinationales commencent à changer. Comment s'y prennent-elles? Plusieurs essaient d'intégrer des façons de faire plus respectueuses de l'environnement ou plus sociales», mentionne-t-il, en précisant que les compagnies étudiées sont américaines et canadiennes et qu'elles sont présentes dans plusieurs pays. Cette étude en est encore à ses débuts.

D'une manière plus générale, comment ce jeune chercheur âgé de 36 ans voit-il l'évolution des entreprises devant les défis environnementaux? «Mon opinion est qu'on avance trop lentement. Partout. Mais c'est plus complexe que ça. Depuis une décennie, je suis déçu des États-Unis sur le plan écologique. Dans les années 70, il y a eu des lois, on a créé l'Agence de protection de l'environnement. Par la suite, on a laissé tomber. C'est l'Union européenne qui a pris la relève et qui a vraiment fait avancer le monde dans la réglementation. Le leadership est là-bas maintenant.» Et le Canada? «En tant qu'étranger, je ne parle pas du Canada», commence-t-il par dire avec un sourire quand même révélateur, mais il ne peut résister longtemps. «Je ne suis pas très heureux de ce que fait le Canada, qui avance dans la mauvaise direction. Il a reculé par rapport au protocole de Kyoto. Il a refusé d'accepter l'accord de Copenhague. Je ne suis pas du tout impressionné par l'Amérique du Nord.»

Et pourtant, il y a Barack Obama? «Oui, ça change, mais la bataille pour l'économie est une excuse. Les recherches montrent que s'engager dans l'action écologique est possible économiquement. Mais plusieurs grandes entreprises prennent prétexte de la situation économique pour ne rien faire.» En conclusion, M. Paquin avoue qu'il a beaucoup plus d'espoir dans les jeunes générations, en particulier celle de ses étudiants actuels, dont le nombre va en augmentant. Et puis, il y a aussi d'autres petits projets qu'il cultive en parallèle, comme celui de la microfinance en développement durable dans quelques pays africains.

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Collaborateur du Devoir
2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 27 juin 2011 18 h 12

    Qui a dit que le développement durable passait par de nouvelles technologies?

    Il me semble que nous avons toujours su que cela passait par des politiques visionnaires, une volonté de bien faire, des lobbies gardés à leur place...mais des nouvelles technologies? Ah bien sûr, avec tout le reste, de surcroît.

  • Andre Vallee - Inscrit 27 juin 2011 19 h 30

    Quelle sagesse!

    Les actionnaires des grandes compagnies sont des membres de la société; ils devraient donc être sensible à cette façon d'aborder l'économie, le développement durable et la protection de l'environnement.
    Continuez, Monsieur Raymond Paquin