Le travail des jeunes - Des ados aux champs

Chaque été, quelque 2000 jeunes de 13, 14, 15 ans se retrouvent couchés sur une plate-forme accrochée à un tracteur à ramasser à la main les futurs cornichons que nous achèterons dans les supermarchés. Un travail dur car, huit heures durant, il faut tenir la tête haute et garder la cadence d'une vingtaine de petits concombres à cueillir à la minute.

On n'en meurt pas, mais c'est plus fatigant que de bosser au McDo et beaucoup moins payant. Le tarif horaire des jeunes varie entre 4 et 4,25 $, auquel s'ajoute une prime d'assiduité si l'adolescent fait toute la saison (qui peut aller de la mi-juillet au début de septembre). Certains offrent aussi des primes de rendement, chronométrant à tour de rôle les quelque 25 jeunes qui sont étendus côte à côte sur la plate-forme.

ll y a deux ans, Jean-François Préville avait ainsi amassé 1200 $ grâce au bonus d'assiduité, qui lui avait donné au final 5,25 $ l'heure. Il avait alors 15 ans (16 ans en septembre). C'était sa première expérience de récolte de concombres, mais il avait fait la cueillette des fraises les deux années précédentes.

Il se dit satisfait de son été, en dépit de l'effort exigé. «De toute façon, on est trop jeunes pour travailler ailleurs», note-t-il. Mais quand il a eu 16 ans bien comptés, il a opté pour un travail dans un dépanneur, payé au salaire minimum. Dans le concombre, seuls ceux qui avaient deux ou trois ans d'expérience et qui étaient performants allaient se chercher 7 $ l'heure, explique-t-il.

Les jeunes qui ramassent du concombre de conserverie, comme ceux qui cueillent des fraises, ne sont pas couverts par la Loi sur les normes du travail, qui exclut ce type de salariés agricoles de l'application de la loi. Ça n'a rien à voir avec l'âge, plutôt avec le fait qu'il s'agit de «salarié surnuméraire embauché sur une base occasionnelle pour les récoltes» ou «affecté principalement à des opérations non mécanisées».

Il est clair toutefois que seul un certain type de récoltes doit encore être fait à la main et exige de ce fait beaucoup d'employés: les fraises, les framboises, les bleuets, les concombres destinés à la transformation et les pommes. Quand des adultes s'en mêlent, même payés au rendement, le salaire minimum est assuré. C'est le cas des pommes par exemple, dont la récolte se fait à l'automne par des adultes, puisque les jeunes sont à l'école. Même chose pour la petite proportion d'adultes qui ramassent petits fruits et concombres. «On n'a pas le choix de payer le salaire minimum aux plus de 18 ans parce qu'on est en compétition, l'été, avec la grande entreprise qui embauche», résume Gilles Arsenault, président de l'Association des producteurs de fraises et de framboises du Québec.

Mais dans les faits, ce sont les jeunes qui récoltent fraises, framboises et concombres: huit travailleurs sur dix n'ont pas 18 ans, et la très grande majorité d'entre eux n'en ont pas 16. C'est précisément pour cette raison que les producteurs agricoles s'opposent avec force à la récente proposition du ministre du Travail, Jean Rochon, «d'accorder à tous les salariés agricoles le droit au salaire minimum ainsi qu'aux autres dispositions relatives au salaire». Cette proposition s'inscrit dans le cadre d'une grande révision de la Loi sur les normes du travail qui fera l'objet d'un projet de loi cet automne.

Il faudrait que, dans le secteur agricole, «une exclusion à la norme du salaire minimum pour les étudiants de moins de 18 ans soit prévue», a fait valoir l'Union des producteurs agricoles au ministre, lors des consultations menées en vue de la révision. Une telle distinction existe en Ontario. Au Québec, elle a été abolie en 1981, lors de l'adoption de la Charte des droits et libertés de la personne.

Le rendement

En ce qui concerne la cueillette des fraises et des framboises, les producteurs insistent sur l'importance de payer au rendement: les jeunes, disent-ils, en sont à leur première expérience de travail et certains n'ont guère le coeur à l'ouvrage. Surtout quand ils sont envoyés là par des parents qui tiennent à occuper leur jeune qui ne veut plus fréquenter les camps de vacances. Les parents qui confondent fraisières et garderies ne manquent pas, dit-on dans le milieu. Certains essaient même d'envoyer dans le champ des enfants de neuf ans, raconte Claude Rivest, de l'UPA de Lanaudière.

De plus, un jeune de 11-12 ans n'a pas la même conception du travail qu'un adolescent de 16 ou 17 ans, et leur objectif de gains n'est pas le même. «Ils ne font pas ça pour se nourrir: leur argent sert aux loisirs ou à l'achat de vêtements», disait cette semaine André Mousseau, vice-président de l'Institut québécois des ressources humaines en horticulture (IQRHH), alors qu'il participait aux consultations menées par le ministre Rochon.

«Les jeunes travaillent à leur rythme; avec le salaire minimum, on devra exiger de tous un rendement suffisant», a ajouté la directrice de l'Institut, Martine Matteau. Ou alors se tourner vers les plus âgés, peut-être même faire venir encore plus de Mexicains à l'efficacité redoutable, et les jeunes n'auront plus qu'à se tourner les pouces. Est-ce bien ce que l'on veut comme société?, demandait M. Mousseau.

Pour les concombres, l'enjeu est à un autre niveau: celui de la compétitivité mondiale. «La compétition vient de la Pologne, de la Hongrie et même de l'Inde pour les gherkins, et leurs coûts de salaire sont moindres. On est dans un marché global!», s'exclame Gilles McDuff, directeur général de la Fédération québécoise des producteurs de fruits et légumes de transformation.

Le secteur du concombre québécois de conserverie a ses particularités. Aux États-Unis, explique M. McDuff, on fait dans le gros concombre récolté sur de grandes surfaces: la production y est donc à 70 % mécanisée, ce qui permet de récolter dix tonnes de légumes à l'heure. C'est le cas aussi de 30 % du concombre ontarien. Au Québec, on procède presque exclusivement à la cueillette manuelle en raison des catégories de concombres dont les transformateurs d'ici ont besoin. «Les anglophones sont plus consommateurs de concombres de calibre 3, ceux à tranche large, pour les hamburgers. Nous, on a plutôt du numéro 1 et du numéro 2, pour les petits cornichons marinés ou sucrés, ou pour la relish. Nos compétiteurs, ce sont les pays de l'Est.»

Et le producteur se trouve tout au bout de la chaîne, ajoute M. McDuff. En gros, les grandes chaînes d'alimentation, qui ont leurs propres marques, cherchent à obtenir le meilleur prix pour la fabrication de leurs produits. Au Québec, elles négocient donc avec des firmes comme Bicks, Coronation, Mrs Whyte, et celles-ci ne veulent pas que leurs propres produits coûtent beaucoup plus cher que les marques maison car le consommateur cherche constamment des aubaines. Les transformateurs exercent donc une grande pression à la baisse quand ils achètent des producteurs, assure M. McDuff.

Certaines régions, comme Saint-Hyacinthe, font appel à une main-d'oeuvre adulte dans les champs de concombres. Mais, comme dans bien d'autres domaines agricoles, les adultes ne courent pas ce type d'emploi. C'est pourquoi partout ailleurs on fait appel aux jeunes. «Le travail leur convient bien car il faut travailler couché à plat ventre», précise M. McDuff.

Pourquoi alors ne pas les payer comme les plus vieux? «À 13, 14, 15 ans — parce que c'est bien de ça qu'on parle —, c'est souvent leur première expérience de travail: ça prend de l'encadrement, de la discipline, il y a de l'absentéisme. C'est toute une gestion! Il y a une question d'endurance aussi: un jeune de 13 ans n'a pas la même productivité que quelqu'un de 18 ou 19 ans.»

M. McDuff croit fermement que, si le salaire minimum devait être appliqué, les producteurs opteraient pour d'autres cultures — soya, maïs, haricot sec, pomme de terre —, toutes récoltées mécaniquement. Déjà, dit-il, des producteurs se désintéressent du secteur en raison de la difficulté de trouver de la main-d'oeuvre. En l'an 2000, il y avait 52 producteurs de concombres au Québec, selon le ministère de l'Agriculture. Leur nombre est en déclin, même si le volume de production n'a pas été affecté. Dans la région de Lanaudière par exemple, on en comptait environ 60 il y a vingt ans; il n'en reste plus qu'une vingtaine aujourd'hui, raconte Claude Rivest, de l'UPA du coin.

Peut-être que certains continueront dans le concombre, ajoute M. McDuff, mais ils voudront alors tous «de la main-d'oeuvre adulte pour obtenir le plus haut niveau de productivité possible et on va se retrouver avec des jeunes inoccupés dans les villages. Et des jeunes qui ne font rien, je ne pense pas que c'est sain socialement.» Ce qui ramène au même argument avancé pour la cueillette de fraises.

Serait-il alors possible de fixer «une norme de rendement moyen, pour ne pas que 5 $ l'heure soit en fait le maximum atteignable pour un jeune»?, demandait en consultation cette semaine le sous-ministre du Travail, Roger Lecours, à l'IQRHH. Même cette solution ne semble guère convenir. «Traditionnellement, l'horticulture est un lieu d'apprentissage des premières activités professionnelles, mais aussi d'apprentissage social, a répondu Mme Matteau. C'est aussi des valeurs comportementales que les jeunes viennent chercher.»

D'accord, a dit le ministre Rochon, qui a néanmoins insisté: «Si les jeunes aident à faire avancer la production, est-ce normal de les exclure de l'application de la loi?»