Les gendarmes du pétrole

Les États-Unis sont la seule puissance capable de surveiller et de garantir l’approvisionnement pétrolier grâce à leur armada militaire.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Les États-Unis sont la seule puissance capable de surveiller et de garantir l’approvisionnement pétrolier grâce à leur armada militaire.

Les révoltes dans le monde arabe et les risques de déstabilisation des monarchies du Golfe ont réactivé le pacte stratégique scellé sur le croiseur de l'US Navy Quincy, le 14 février 1945, entre Franklin D. Roosevelt et le roi Ibn Saoud: le président des États-Unis offrait au roi saoudien la protection militaire américaine contre la menace de ses voisins; en échange, il obtenait l'ouverture des puits de pétrole aux compagnies étrangères et un prix modéré de l'or noir. Cet accord n'a jamais été rompu. Et la récente tournée dans le Golfe de l'amiral Michaël Mullen, chef d'état-major interarmes, montre que cet accord est toujours d'actualité.

De Riyad à Manama, où l'on est hanté par la menace d'un Iran nucléarisé, le patron des forces américaines a répété que Washington respectera ses engagements, tout en invitant ces régimes conservateurs à engager des réformes politiques. Les États-Unis sont la seule puissance capable de surveiller et de garantir l'approvisionnement pétrolier grâce à leur armada militaire et à un chapelet de bases, même si ces forces ont d'autres missions. Basée à Manama, la Ve flotte croise en mer Rouge et dans l'océan Indien, et la VIe flotte en Méditerranée; la base de Diego Garcia permet de contrôler les flux dans l'océan Indien. Renforçant les bases dans le Golfe, Washington vient d'installer plus de 2 000 hommes à Djibouti, longtemps chasse gardée de la France.

Les étapes de l'amiral Mullen à Manama et à Mascate illustrent la détermination américaine à défendre la liberté de circulation, surtout dans le détroit d'Ormuz. «Nous sommes préoccupés depuis longtemps par les capacités iraniennes à empêcher le transit du pétrole à travers ce détroit», confiait un officier accompagnant M. Mullen. Par cet isthme de moins de 50 km de large transite, en effet, plus de 30 % du brut acheminé par voie maritime. Les tensions à Oman, au débouché du détroit, inquiètent les Occidentaux. Comme celles qui agitent le petit royaume de Bahreïn, aux portes des champs pétrolifères saoudiens.

Une déstabilisation durable de l'Arabie saoudite, premier exportateur de brut, entraînerait une flambée des cours insupportable pour l'économie mondiale. L'Arabie saoudite, l'Iran, l'Irak, le Koweït et les Émirats arabes unis possèdent près de 60 % des réserves de pétrole conventionnel. Et la part de ces pays dans l'approvisionnement s'accroîtra dans les vingt prochaines années, à mesure que la production baissera dans les pays non membres de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), comme les États-Unis, le Mexique, le Royaume-Uni ou la Norvège. Sécuriser les voies maritimes — notamment la sortie du brut du golfe Arabo-Persique, épicentre de la production mondiale — est essentiel. Les deux tiers de l'or noir (86 millions de barils par jour) sont acheminés par des tankers jusqu'à leur destination; et la moitié de ce brut provient du Moyen-Orient pour être livré en Amérique du Nord, en Europe et en Asie.

Les Américains étendent leur surveillance aux détroits de Malacca et de Bab al-Mandab, où sévissent des pirates et où le risque d'attentats de groupes islamistes s'est accru. Les Chinois veillent également, et de plus en plus étroitement, à leurs approvisionnements en provenance du Moyen-Orient. Ils ne cessent de renforcer leur marine de guerre et montent un «collier de perles», le nom donné aux implantations portuaires construites sur les routes maritimes reliant le Golfe à la Chine (Birmanie, Sri Lanka, Bangladesh, Pakistan). L'Inde, qui s'inquiète de cet encerclement, a proposé à Pékin, début 2010, l'appui de sa marine pour sécuriser les voies d'acheminement du pétrole.

Les Américains veulent-ils, par ces moyens, accaparer les réserves de pétrole, comme l'affirment certains experts? Pierre Noël, spécialiste en géopolitique de l'énergie, ferraille contre ce «mythe». «Leur politique pétrolière, souligne-t-il, vise à empêcher quiconque de porter atteinte à l'intégrité des flux, en particulier à l'évacuation du pétrole saoudien.» En Irak, l'après-guerre a confirmé sa thèse: en 2009, quand Bagdad a lancé des enchères pour accroître la production de ses plus grands gisements, les majors américaines n'ont pas été mieux servies que les compagnies russes, chinoises, britanniques, malaisiennes, italiennes ou françaises.

Doctrine Carter


Si Washington défend ses propres intérêts — et ceux des pays occidentaux, Japon compris —, sa puissance militaire est d'abord mise au service du marché. La sécurisation des gisements et des routes du pétrole s'inscrit dans le cadre de la «doctrine Carter», définie après l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS, en 1980. Elle pose comme principe intangible qu'aucun pays menaçant ne peut contrôler cette région stratégique. Une doctrine réactivée avec l'invasion du Koweït par l'Irak en août 1990 et l'apparition de la menace nucléaire iranienne.

Elle s'est traduite par la création du centre unifié de commandement (Centcom) du Pentagone, qui couvre une aire géographique s'étendant du Maghreb au Pakistan, pour pouvoir projeter une force d'intervention rapide en cas de crise. Mais le marché pétrolier étant mondial, c'est sa stabilité globale que les États-Unis veulent garantir. Dans les années 2000, la «doctrine Carter» s'est étendue à la mer Caspienne et à l'Asie centrale, autres régions riches en hydrocarbures. En 2008, ils ont mis sur pied l'Africom, autre commandement chargé de veiller, sur le continent africain, à la stabilité, à la lutte contre le terrorisme et, si besoin, à la sécurisation des exportations pétrolières du golfe de Guinée.

Ce volet militaire de la politique de sécurité énergétique est pourtant secondaire. De même que la constitution de réserves commerciales et de stocks stratégiques, incapables de répondre à une pénurie importante et durable. Les Américains veulent d'abord réduire leur dépendance au pétrole, celui du Moyen-Orient notamment, en diversifiant leur «mix» énergétique (nucléaire, charbon propre, agrocarburants, renouvelables).

Il reste qu'en 2030, près de 80 % de l'énergie consommée restera d'origine fossile. La demande globale augmente avec le développement des pays émergents et les réserves s'épuisent. La compétition — certains parlent de «guerre» — pour l'accès aux ressources énergétiques (et minières) ne peut que s'exacerber. Et conforter les États-Unis dans leur rôle de «gendarmes» des routes du pétrole.