Les entretiens Concordia Économie et développement durable - Le comptable qui comptait des arbres

Charles Cho est comptable. Au-delà des colonnes de chiffres qu’affichent les entreprises dans leurs rapports annuels, M. Cho s’intéresse à leur comportement en relation avec leurs responsabilités sociales et environnementales.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Charles Cho est comptable. Au-delà des colonnes de chiffres qu’affichent les entreprises dans leurs rapports annuels, M. Cho s’intéresse à leur comportement en relation avec leurs responsabilités sociales et environnementales.

Charles Cho n'est pas un comptable comme les autres, tels qu'on les imagine en train de compiler méticuleusement des colonnes de chiffres pour s'assurer que tout est équilibré. «Je suis une espèce rare, qui, j'espère, n'est pas en voie de disparition», dit-il de lui-même, avec une petite pointe d'ironie et sans doute aussi en faisant allusion aux réactions de surprise que son positionnement professionnel doit parfois susciter.

M. Cho, un jeune universitaire et professeur associé à la John Molson School of Business de l'Université Concordia et titulaire de la chaire RBC en organisations responsables, se définit dans les termes suivants: «un chercheur en comptabilité environnementale, un comptable au sens large qui n'est pas limité aux chiffres».

Cette espèce rare dont il fait partie est en effet très peu présente en Amérique du Nord. Le professeur Cho ne se voit pas cependant comme un pionnier. Il considère plutôt faire partie d'un courant environnementaliste qui a vu le jour, il y a une trentaine d'années, en Grande-Bretagne et qui s'est répandu par la suite en Europe en passant d'abord par l'Australie. Plus précisément, c'est la rencontre avec Den Patten, un conférencier et spécialiste en la matière, qui l'a incité à réorienter sa carrière universitaire.

Essentiellement, l'objectif poursuivi dans cette démarche est d'examiner le rôle des organisations et plus précisément de leur comptabilité dans la problématique sociale et environnementale. Que peuvent-elles y apporter? La question n'est vraiment pas banale. M. Cho en veut pour preuve la catastrophe de l'usine d'Union Carbide à Bhopal, qui a encore des impacts 30 ans plus tard. À ses yeux, la comptabilité fait partie des sciences sociales et elle touche de multiples facettes telles que la vérification, l'étude des marchés financiers, la fiscalité, les coûts de production et, bien entendu, les informations non financières de nature sociale et environnementale.

En ce qui le concerne, son centre d'intérêt l'amène à «se concentrer sur des informations qui vont au-delà des chiffres, des attentes économiques et des implications financières». M. Cho reconnaît que beaucoup de gens ont du mal à faire le lien entre cette science et la comptabilité traditionnelle. Il a lui-même à la base une formation de comptable (CGA et CPA aux États-Unis). Il a par la suite fait une maîtrise en sciences comptables et un doctorat à l'University of Central Florida. Néanmoins, son champ d'expertise se situe ailleurs que dans les chiffres: «Ce sont des évaluations, des narratifs, des discours, des divulgations ou des diffusions d'informations environnementales ou sociales. On peut les mettre dans le rapport annuel, sur le site Web, dans des communiqués de presse ou, ce qui est maintenant à la mode, dans un rapport de développement durable, séparé du rapport annuel.» Bien sûr, M. Cho en tire la conclusion que cela démontre bien que le respect de l'écologie prend de l'importance dans le monde des affaires. Il cite à cet égard les résultats d'une enquête de la firme KPMG en 2008 révélant que 80 % des 250 plus importantes compagnies mondiales produisaient ce genre de rapport.

Moins performantes, mais un langage plus optimiste

À leurs débuts, les chercheurs en comptabilité environnementale ont fait des observations très simples, à savoir mesurer le nombre de mots et de pages qui pouvaient se rapporter à l'environnement dans les documents d'une entreprise. «Maintenant, on fait plus l'analyse des contenus en partant d'une grille prédéterminée concernant les politiques et les stratégies et on codifie tout ça», explique-t-il. Il a personnellement fait une partie de sa thèse en analysant le ton du langage utilisé dans le rapport annuel des entreprises. Y a-t-il fait des découvertes? «Les moins performantes ont tendance à utiliser un langage plus optimiste et celles qui veulent atténuer le message adoptent un langage plus flou et font des estimations moins précises. On appelle ça la gestion des impressions. Pour les entreprises, il est important de laisser une bonne impression.»

Dans sa thèse, il a notamment passé au peigne fin les messages de la pétrolière Total, qui a eu sa part d'accidents écologiques, des sujets dont elle a plutôt évité de parler, sinon nié complètement. La récente catastrophe de BP dans le golfe du Mexique a tout à fait été gérée avec la même volonté de noyer le poisson, pour emprunter un jeu de mots trop facile. Pour l'instant, M. Cho dit avoir trop de travail pour se concentrer sur le cas de BP. Une partie de ses travaux de thèse a porté sur les sites Web. Il a considéré la beauté du site et codifié les moyens audio et vidéo. Dans ces cas également, il a observé que «les compagnies les plus toxiques avaient les sites les plus jolis»! Il en est de même dans leur comportement comme entreprises citoyennes. Plus une entreprise a un mauvais dossier environnemental, plus elle a tendance à afficher un optimisme significatif dans sa stratégie de communication avec les gouvernements et, plus spécifiquement, pour essayer d'influencer les politiques environnementales. Les compagnies pétrolières et chimiques sont celles qui ont le plus de succès à cet égard, est-il établi dans des études récentes.

Quelles leçons faut-il tirer de ces comportements? M. Cho se montre très critique envers les entreprises sur leur façon d'exposer des événements et des politiques ayant des implications sociales et environnementales: «Tout cela est encore très volontaire et n'est soumis à aucune réglementation. Il y a des rapports de 100 pages dans lesquelles on met ce qu'on veut, des photos, etc. Je veux qu'on analyse, que ce soit régulé par les gouvernements. Il faut être très factuel. 100 pages pour parler d'environnement, c'est très ironique! C'est une stratégie de marketing qui est fausse.»

En somme, M. Cho souhaite que ces informations soient standardisées, de la même façon que le sont les états financiers, afin qu'on puisse établir des comparaisons d'une année à l'autre.

M. Cho, dont la famille est d'origine sud-coréenne, a d'abord vécu et étudié en France. Puis, pour rassurer ses parents et accompagner sa jeune soeur qui voulait faire une carrière de golfeuse, il a déménagé en Floride. Après ses études, avec son épouse, il a voulu aller ailleurs et c'est la connaissance d'un collègue de Concordia qui l'a amené à Montréal. En plus de ses cours universitaires, étant parfaitement bilingue, il ne demanderait pas mieux que de développer des relations professionnelles avec des entreprises d'ici. Il participe d'ailleurs déjà avec le Centre de perfectionnement John Molson à un programme de formation continue des directeurs régionaux et de magasins de RONA.

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Collaborateur du Devoir

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