Les entretiens Concordia - Économie et développement durable - L'homme-objets

Martin Racine: «Tous mes projets vont à contre-courant de ce que le marché fait.»
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Martin Racine: «Tous mes projets vont à contre-courant de ce que le marché fait.»

Martin Racine, professeur au Département de design et arts numériques de l'Université Concordia, explore différentes approches de recherche pour en arriver à des solutions de rechange économiquement viables au modèle actuel qui prévaut dans la société de consommation. Il a comme centre principal d'intérêt l'impact environnemental du design. On n'a pas idée de tout ce que peut contenir le mot «design» avant de connaître le parcours professionnel de ce chercheur qui repousse les frontières de la dégradation écologique jusque dans ses derniers retranchements.

Sa quête a commencé très tôt. Enfant, il était curieux de savoir comment les choses étaient fabriquées. Il se demandait comment on avait pu passer d'une vie complètement intégrée dans la nature, à l'ère préhistorique, pour en arriver à la construction de l'automobile. «Les matériaux, les formes, c'était mystérieux pour moi, et cela, jusqu'à l'intégration des objets dans notre quotidien», rappelle-t-il.

Faut-il s'étonner de le retrouver plus tard à l'École de design industriel de l'Université de Montréal, pour y apprendre les processus de création, de développement et d'innovation et toutes les technologies qui y sont liées? Ensuite, ce fut l'École nationale supérieure de création industrielle de Paris, où l'enseignement portait moins sur les aspects fonctionnels et techniques et plus sur la créativité. «Ce fut l'ouverture sur une autre perspective: comment les objets peuvent faire partie d'une histoire impliquant l'art et l'ingénierie. Le design participe à ces deux axes, plus ou moins selon les cas.» Il revient ensuite à Montréal pour y faire une maîtrise en sciences de la communication spécialisée en sémiotique du visuel. «J'ai vu le design comme un système de communication. Comment décoder le sens des objets à partir de la forme des matériaux, voir le sens qu'on donne aux objets de notre quotidien ou à notre mobilier et qui contribue à nous identifier. On s'identifie à travers les objets qui dévoilent les dimensions sociale, économique et environnementale.»

Puis, toujours à l'Université de Montréal, mais cette fois à la Faculté d'aménagement, M. Racine a fait une thèse de doctorat sur Julien Hébert, «le père du design au Québec qui, après la guerre, a voulu démocratiser son rôle d'artiste et transposer l'art dans le quotidien. Il fut le créateur du symbole tout à fait remarquable d'Expo 67. Il voulait développer le design pour l'économie du Québec et la culture». Bref, M. Hébert fut le maître à penser de M. Racine. Par ailleurs, celui-ci a également été pendant une période de cinq ans un designer indépendant au sein d'un bureau de consultants où il a pleinement pris conscience des ravages écologiques causés par le modèle dominant dans la consommation de masse. Il s'est rendu compte de «la courte durée de vie des objets, des emballages qui étaient jetés». Bref, il a été «rapidement mal à l'aise avec cet impact environnemental». Ce fut de toute évidence le déclenchement d'un tournant majeur dans sa carrière.

Hexagram, un laboratoire aux allures futuristes


Âgé maintenant de 43 ans, il enseigne depuis 10 ans à Concordia où, en tant que membre fondateur d'Hexagram, il a créé un laboratoire de recherche sur les nouvelles technologies en design, plus particulièrement les technologies de prototypage rapide appliquées à l'écodesign. Le prototypage rapide désigne une série de techniques servant à la fabrication automatisée d'objets en trois dimensions, directement à partir de modèles informatiques et sans intervention manuelle. L'appareil de prototypage existe depuis 1985 et est utilisé par les architectes et les industries de l'automobile et de l'aviation pour faire des modèles.

Pour leur part, M. Racine et ses collègues s'en sont servis pour expérimenter une solution de remplacement au «tout jetable». De nos jours, il y a plein d'appareils que l'on ne peut pas réparer. Si une pièce brise, il faut jeter tout l'appareil. Mais s'il était possible d'imprimer le morceau brisé et de le faire remplacer par un neuf qui viendrait par la même voie de communication numérique, on éliminerait du même coup les frais d'entrepôt, de transport, ainsi que l'envoi au dépotoir de tout l'appareil. Un jour, pensent-ils, il sera possible d'imprimer en quelques minutes un objet offrant toutes les fonctionnalités, les matériaux, les couleurs et les finis qu'on connaît. Un projet en ce sens, baptisé Préco (petro.ca) et présenté par Hexagram, a remporté le premier prix à la conférence internationale Sustainable Innovation à Stockholm en 2003.

Après, il y eut le projet Métamorphose (meta-morphose.ca), nom inspiré du papillon qui, à partir d'une larve, connaît diverses formes avant de devenir ce qu'il est. Ce projet visait à établir les bases d'un nouveau paradigme concernant le design des objets en exploitant le potentiel du prototypage rapide, en vue de transformer des objets à la fin de leur vie utile. Par exemple, un thermos pourrait devenir une lampe ou un cellulaire être transformé en une base de lampe.

Un troisième projet qui est sur le point de prendre fin est celui de Métacycle (metacycle.ca). L'idée est toujours d'allonger la durée de vie de certains objets, mais cette fois en invitant les gens à relever le défi de proposer eux-mêmes des solutions. Avec Internet, cette formule interactive est grandement facilitée. Des concours sont organisés parmi tout un réseau de chercheurs, de designers et d'étudiants. L'équipe de M. Racine se charge d'assurer le développement de l'idée, de faire la fabrication, l'assemblage et le test final. Quel a été le projet gagnant? Une horloge fabriquée avec des stylos. Imaginez les millions de stylos qui, à la fin de leur vie utile, sont présentement envoyés à la poubelle. Quelle récupération il y aurait à faire! «Tous mes projets vont à contre-courant de ce que le marché fait», constate M. Racine, avant d'ajouter qu'il n'a ni le temps ni les ressources pour fonder une entreprise qui remplirait de tels mandats.

Il entend plutôt poursuivre ses travaux de chercheur. Et quel pourrait être son prochain projet? «Des objets sociaux. J'aimerais que pour chaque objet, on puisse savoir exactement son impact environnemental, à tous les niveaux. Idéalement, il y aurait un code à barres qui contrôlerait toutes les informations, comme on le fait déjà pour les aliments. On saurait d'où vient la résine qui est dans le plastique, l'encre, le métal, de quelle usine vient l'objet, le kilométrage parcouru, de quel pays, etc. Ce serait la traçabilité complète. On saurait quel impact tel objet a dans la société, et le consommateur pourrait faire des choix parmi les produits.»

M. Racine a aussi un autre projet en vue, celui de connaître l'histoire des objets que les gens achètent. Il y ajoute cette fois une dimension archéologique. Ce serait une manière de donner de la valeur aux objets. On a tous les outils pour le faire, explique le chercheur, bien conscient de la portée d'un tel projet:

«Ce serait un contre-pouvoir par rapport au pouvoir de marketing des entreprises qui ont toute une machine de promotion des objets. Je voudrais que ce soit généralisé. C'est un peu utopique. Je cherche à avoir un impact, à implanter le système.»

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Collaborateur du Devoir

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