Les entretiens Concordia - Économie et développement durable - Une passion durable

Le Dr Paul Shrivastava dirige le Centre d’études David O’Brien sur la durabilité des entreprises.<br />
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le Dr Paul Shrivastava dirige le Centre d’études David O’Brien sur la durabilité des entreprises.

Directeur du Centre d'études David O'Brien sur la durabilité des entreprises, faisant partie de l'École de gestion John-Molson de l'Université Concordia, le Dr Paul Shrivastava a un parcours exceptionnel comme universitaire, entrepreneur, auteur et conférencier. Sa carrière a toutefois connu un virage inattendu quand est survenue la tragédie industrielle d'Union Carbide à Bhopal. Ses travaux de chercheur l'ont mené bien au-delà des préoccupations traditionnelles dans l'administration des affaires. En 2010, il en est arrivé à la conclusion qu'il ne suffit pas d'avoir une connaissance intellectuelle pour susciter le changement. «Ça ne suffit pas de l'avoir dans votre tête, il faut que ce soit aussi dans votre cœur», enseigne-t-il aux étudiants et dirigeants de sociétés pour les convaincre de l'urgence de prendre le virage vert.

M. Shrivastava a d'abord obtenu un baccalauréat en génie mécanique de l'Université de Bhopal, en Inde, puis une maîtrise en administration à Calcutta et par la suite un doctorat de l'Université de Pittsburgh aux États-Unis en gestion stratégique, c'est-à-dire la gestion globale d'une entreprise en intégrant toutes les facettes d'une situation avant une prise de décision dans une perspective à long terme. Bref, ne rien oublier — ce qui pouvait sembler possible dans un univers technologique apparemment fort bien contrôlé. Toutefois, un événement terriblement cruel devait lui ouvrir les yeux sur une tout autre réalité. En 1984, à Bhopal, sa ville natale, des gaz toxiques émanant de l'usine d'Union Carbide produisant des pesticides se répandent sur la ville, entraînant la mort de plus de 5000 personnes, parmi lesquelles plusieurs connaissances et amis.

Le Dr Shrivastava avoue que cette tragédie a marqué à jamais sa vie professionnelle et personnelle: «Je suis ingénieur de formation; j'avais l'habitude de penser comme un ingénieur prêt à résoudre n'importe quel problème technique. Le drame de Bhopal m'a appris l'importance du contexte éthique, économique, social et culturel dans lequel les technologies sont utilisées.»

Il s'est alors tout de suite mis à étudier les désastres industriels majeurs: il en a dénombré une quarantaine au XXe siècle, ce qui a donné lieu à un livre et à une série de conférences qui se sont prolongées jusqu'au début des années 1990. Cette période a été «très frustrante» pour lui, parce qu'il s'est rendu compte que les gestionnaires avaient le réflexe de dire que Bhopal était un cas unique et que cela ne pouvait pas leur arriver. Loin de l'abattre, ce déni l'a convaincu d'orienter ses études sur les gestionnaires et d'affronter de plein fouet le défi de la durabilité des entreprises afin de convaincre ces dirigeants d'établir une meilleure relation avec la nature et la terre.

Quelle fut leur réaction? «Ce fut un virage intéressant. À partir du milieu des années 1990, ils recevaient le même message de la part de leurs clients. Aussi, les gouvernements adoptaient de nouvelles réglementations. Nous avons créé une division sur les organisations et l'environnement naturel au sein de l'Academy of Management, qui regroupe des professeurs. Et finalement, les cadres découvrent que le virage écologique peut aussi être une façon de faire des profits. Ça s'inscrit dans la logique des affaires.»

Le cul-de-sac

Le Dr Shrivastava reconnaît qu'il a lui-même beaucoup évolué, une évolution qui le conduit maintenant dans une voie qui peut surprendre en lisant un article qu'il a récemment publié et intitulé «Pédagogie de la passion pour la durabilité».

Il avoue d'abord être lui-même en pleine contradiction. «Plus j'en apprends sur le développement durable, plus mon empreinte écologique grandit. En 1980, je ne connaissais pas le mot durabilité et j'avais une empreinte d'environ deux tonnes. En 1990, j'en savais beaucoup plus et mon empreinte était de 12 tonnes, puis en 2000, j'avais publié un livre et une douzaine d'articles et mon empreinte atteignait 18 tonnes par année. En 2010, je suis devenu un senior citizen dans le domaine des études sur les affaires et la durabilité et mon empreinte est de 22 tonnes de carbone en un an. Plus j'en apprends, plus mon empreinte écologique augmente. Cela veut dire que la connaissance et la compréhension intellectuelle sont nécessaires pour changer le comportement humain, mais qu'elles ne sont pas suffisantes. Il faut y ajouter d'autres facteurs, comme l'engagement émotif.»

Pour lui, la passion pour la durabilité doit être un engagement holistique du corps et de l'esprit. À l'évidence, la croissance de la population mondiale et une industrialisation massive pour répondre à une consommation de masse de plus en plus grande mènent à un cul-de-sac.

«Tout le monde veut vivre comme vous et moi et on ne peut plus faire cela. Il faut parler désormais de décroissance, mettre le cap sur l'écocentrisme et non plus sur l'anthropocentrisme. Mettre l'écologie au centre de nos modèles de profitabilité», insiste-t-il. Il souligne d'ailleurs que la vision de l'écocentrisme existe depuis longtemps dans certaines disciplines comme la sociologie et la géographie, mais que celle du management est «un peu en retard sur le reste du monde».

Au cours des 10 prochaines années, le professeur Shrivastava entend se faire le propagateur de cette vision, non pas dans une approche de débat politique, mais plutôt de «discussion corporative». À ce propos, depuis son arrivée à Montréal, il a suscité la formation d'un petit noyau d'entreprises pour parler de durabilité et concevoir un curriculum en matière de développement durable. Les gens de Desjardins, de la Caisse de dépôt, de la Banque Royale, au total une vingtaine de sociétés, en font partie. Il y a d'autre part une soixantaine de participants du milieu de la finance qui participent à la mise au point d'un programme de certification professionnelle en durabilité.

Le rôle de l'art

Les travaux actuels de recherche de M. Shrivastava portent notamment sur l'art dans les projets d'entreprise durable. En collaboration avec l'École de ICN de Nancy, en France, et son programme ARTEM, le Centre David O'Brien explore l'utilisation de l'art et de ses méthodes pour mieux comprendre la durabilité en entreprise.

«Comment l'art peut-il nous aider à faire le lien avec la durabilité et la passion?», se demande le professeur, bien conscient que tous les dirigeants d'entreprise ne sont pas nécessairement sensibilisés au rôle de l'art dans les affaires. Tout cela fait partie du plan d'ensemble pour la mise en place de programmes de recherche interdisciplinaire sur les entreprises durables, en mettant à contribution économistes, sociologues, politologues et autres experts, en plus des étudiants et de la collectivité des affaires.

En plus de cette prolifique carrière universitaire, au cours de laquelle il a écrit 15 livres, rédigé une centaine d'articles et prononcé des conférences, M. Shrivastava a fondé quelques entreprises, dont Hindustan Computer Ltd. qui est devenue la sixième compagnie en importance dans son domaine en Inde avec des revenus de plus de six milliards. Il s'en est départi après trois ans pour venir faire un doctorat aux États-Unis. En 1998, il a lancé une autre société, eSocrates, dans le but de faire de l'enseignement virtuel aux 98 % de jeunes à travers le monde qui ne pouvaient pas trouver de place dans le système collégial, une entreprise qui a également été revendue.

La tragédie de Bhopal a eu un impact non seulement sur sa perception de l'importance de la nature pour la planète, mais également sur sa propre vie. À 28 ans, il apprenait à nager. Il a couru son premier mille à 50 ans. Il est devenu entraîneur de triathlon. Il est aussi un passionné de tango argentin, ce qui l'a d'ailleurs amené à Montréal plusieurs fois avant de s'y installer pour enseigner, à l'invitation du doyen de la faculté du Centre John-Molson, le Dr Sanjay Sharma.

Enfin, il fait tout son possible pour diminuer sa contribution au réchauffement de la planète en ayant au cours de la dernière année réduit ses déplacements en auto de 500 heures sans avoir augmenté les voyages en avion. Il a aussi quitté une maison de banlieue pour prendre un logement au centre-ville, prend deux repas par semaine sans aucune viande et adore se rendre au travail en Bixi. Il a ainsi réduit de deux tonnes ses émissions de gaz à effet de serre, en pensant quand même qu'il lui reste encore 20 tonnes à éliminer!

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Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 29 novembre 2010 12 h 42

    Un très bel homme de l'avenir

    Faut-il qu'il soit touché par une grande tragédie pour qu'un homme puissant devienne un homme grand?
    En voilà un qui a compris un certain nombre de choses, comme l'importance du contexte éthique, économique, social et culturel dans lequel les technologies sont utilisées, et il ne l'a pas compris qu'avec sa tête mais aussi sa sensibilité.
    Écocentrisme plutôt qu'anthropocentrisme? Et ce concept compris et approuvé dans une "discussion corporative" par des acteurs du monde des affaires après que ceux des sciences sociales et de la géographie le clament depuis si longtemps? Ouf! tout espoir n'est donc pas perdu puisque c'est à ce niveau des choses humaines que se prennent les décisions les plus déterminantes pour la survie de notre espèce.