World Entrepreneurship Forum - Elmar Mock, créateur en série

Co-inventeur, il y a presque 30 ans, de la célèbre montre Swatch, Elmar Mock poursuit depuis ce jour avec ténacité la vie de créateur dans un monde des affaires qui a toujours préféré les modestes rénovations aux révolutions.

«C'est à l'enfance que nous sommes le plus doués pour le rêve et la création, constatait au début du mois le Suisse Elmar Mock, en marge de la 3e édition du World Entrepreneurship Forum qui a réuni à Lyon 110 gens d'affaires, entrepreneurs sociaux, experts et politiciens de 55 pays différents. Après, on va à l'école, puis on devient adulte et l'on parle de la réalité, de logique, de système, de pouvoir, d'efficience, d'ISO 9000, de maturité et de toutes ces choses qui sont des références dans nos sociétés et qui sont le contraire de la créativité. Nous, nous essayons d'être des créateurs en série, comme il y a des tueurs en série.»

La mi-cinquantaine bien en chair et l'allure détendue, le barbu à lunettes, qui se raconte assis à une terrasse ce jour-là, a plus l'air d'un artiste que d'un homme d'affaires. Il est pourtant le fondateur d'une entreprise (Creaholic) ayant pour clients plus d'une cinquantaine de grandes compagnies, dont Tetra Pack, Nestlé, Roche, Strycker, Boehringer Ingelheim, Bosch et BMW, et a été associé durant sa carrière à plus de 600 projets ayant mené à une cinquantaine de brevets, dont celui de la fameuse montre Swatch.

«Les gens, comme les compagnies, parlent souvent de révolution et d'innovation, mais se contentent habituellement de simples rénovations, c'est-à-dire faire la même chose, mais un peu différemment», note-t-il.

Cela n'a manifestement pas été le cas avec l'invention de la Swatch, au début des années 80. À l'époque, la célèbre industrie horlogère suisse semblait condamnée à se faire effacer de la carte par des compagnies japonaises comme Seiko et Citizen. Deux jeunes ingénieurs, Elmar Mock et Jacques Müller, arrivent alors avec une idée de montres en plastique ultraplates fabriquées localement avec moitié moins de pièces que les autres, dont le prix serait relativement modeste, mais dont les lignes et les couleurs audacieuses ainsi que le retour au cadran analogique n'ont pas manqué de soulever des doutes. «Même nous, on n'y croyait pas, confie Elmar Mock. On pensait qu'il s'en vendrait tout au plus 50 000 par année. Il s'en est vendu 500 000 la première année.»

Le Suisse compare l'esprit humain et les grandes étapes de mise au monde d'une nouvelle idée aux trois états que peut avoir la molécule d'eau. À l'état gazeux, l'esprit est libre de toute contrainte et de tout stéréotype. C'est le royaume du rêve, du chaos et des idées improbables. Le passage à l'état liquide est celui de la traduction du rêve en concepts concrets, de la recherche et du développement de produits commercialisables. «C'est un stade où la créativité a encore sa place, mais beaucoup moins qu'au début, et où l'on sue sang et eau», explique Elmar Mock. L'état solide est l'étape où les impératifs techniques, financiers et marketing accaparent toute l'attention.

«Ces trois états peuvent difficilement se retrouver au même endroit, ou dans la même personne, dit-il. La personnalité de type solide dira des gens de type gazeux qu'ils ne sont que des rêveurs incapables de répondre aux impératifs de la réalité, alors que ces derniers diront que les autres manquent totalement d'imagination et ont une calculatrice à la place du cerveau.»

«Nous, nous avons pris la décision suicidaire de ne jamais passer à l'état solide et de nous concentrer sur les deux premières étapes», dit-il de Creaholic, l'entreprise qu'il a fondée en 1986 après son départ de Swatch. Au début, les clients lui soumettent des problèmes sur lesquels leurs propres services de recherche et développement se sont cassé les dents. Une relation de confiance s'instaure ensuite graduellement et mène à une forme d'échange où les entreprises peuvent demander qu'on les aide à définir leurs priorités dans 10 ans et où Creaholic peut, de sa propre initiative, proposer à un client une nouvelle idée qu'elle a eue.

Kolkhoze capitaliste

Lorsque les affaires sont plus tranquilles, on cherche dans toutes les idées qui n'ont pas trouvé preneur celles qui mériteraient d'être développées à l'interne afin de les soumettre de nouveau à d'autres plus tard, d'en vendre les droits d'exploitation ou de fonder une nouvelle entreprise. Le travail à temps perdu de l'équipe de Creaholic donne ainsi naissance à une nouvelle entreprise environ tous les deux ans, raconte Elmar Mock. De plain-pied dans la phase solide décrite par Elmar Mock, ces entreprises en démarrage sont à la fois complètement détachées de Creaholic tout en restant souvent animées par ceux-là mêmes qui ont créé leurs produits.

L'un de ces rejetons de Creaholic vend un moteur électrique pas plus gros que le bout d'un crayon. Un autre propose un système permettant de se laver les mains avec dix fois moins d'eau qu'avec un robinet automatique ordinaire. Un troisième vend une méthode révolutionnaire d'assemblage de matériaux poreux utilisée aussi bien dans la fabrication de meubles en bois que lors d'opération de reconstruction crânienne sur des nouveau-nés.

«Mon projet le plus difficile a été la création d'une entreprise capable de produire de la créativité, dit son fondateur. Ça ne pouvait pas fonctionner comme le font les compagnies depuis 500 ans. Aussi, j'en ai fait une sorte de kolkhoze capitaliste.»

Les salaires de ses 26 membres y sont relativement modestes, admet-il. On y ajoute toutefois un système de partage des bénéfices et des revenus générés par les entreprises en démarrage. Il est convenu également que la propriété de l'entreprise doit rester entre les mains de ses membres les plus importants. «J'ai commencé avec 100 % des actions de la compagnie, il ne m'en reste plus que 35 % et je devrai avoir tout cédé à mon départ, dit Elmar Mock. Ce qui fait la valeur de notre entreprise, ce sont les gens qui y travaillent. Il est normal que ses revenus leur reviennent proportionnellement à leur contribution et qu'ils cèdent ce droit après leur départ à ceux qui continueront ce travail.»

Le papillon et le joueur de jazz

Il est toujours difficile de prédire quelle idée aura du succès, remarque le Suisse. «Toutes ces belles histoires qu'on raconte dans les écoles de gestion ne sont habituellement que des assemblages de mensonges inventés après les faits. Beaucoup de magnifiques papillons meurent à l'état de chrysalides par manque d'énergie et d'oxygène, c'est-à-dire par manque de motivation de ceux qui font le travail, de ceux qui investissent, mais aussi, bêtement, parce qu'ils n'étaient pas au bon endroit au bon moment.»

Selon Elmar Mock, les créateurs dans le milieu des affaires sont comme des compositeurs de musique. «Comment savoir si les gens aimeront votre musique? À l'époque de la Swatch, ils étaient habitués à ce que les Suisses leur jouent de la musique classique et nous, on leur a proposé du jazz. Contrairement à toute attente, on les a vus se lever et commencer à taper du pied.»

***

Le Devoir a été invité cette année à assister au World Entrepreneurship Forum à titre de média partenaire.