Un frein à la ruée vers le gaz

S'il faut en croire les propos tenus par plusieurs spécialistes des questions énergétiques dans le cadre de la conférence annuelle de l'Association pétrolière et gazière du Québec, l'industrie des gaz de schiste attendra plusieurs années avant de se lancer dans une véritable exploitation du shale de l'Utica. Et même lorsque les puits forés entre Québec et Montréal entreront en production, les revenus ne seront pas substantiels pour l'État.

«Il faudra être très patient, parce que les prix ne sont pas au rendez-vous», a résumé hier Vic Vallance, directeur de la recherche chez Frazer Mackenzie, une firme de courtage indépendante. Selon lui, il est en effet difficile pour les acteurs du secteur de donner le feu vert à l'exploitation lorsque le gaz se vend entre 3,50 $ et 4 $ sur le marché. Il faudra plutôt voir le cours grimper au moins à 6 $ avant d'assister à une ruée vers le gaz québécois. Une situation qui pourrait prendre quelques années à se produire.

M. Vallance a donc profité de sa présentation pour suggérer au gouvernement du Québec d'adopter des «mesures incitatives» et une réglementation susceptible d'attirer davantage d'investisseurs. D'autant que le shale de l'Utica est en concurrence avec d'autres shales déjà en exploitation, notamment dans l'Ouest canadien et aux États-Unis.

Qui plus est, il existerait plusieurs «risques propres» au Québec, selon ce qui ressort d'un rapport publié par le groupe d'investissement Mackie Research Capital avant la rencontre annuelle du lobby québécois des énergies fossiles.

Le document cite tour à tour la question des redevances, la réglementation à venir, le recours traditionnel à l'hydroélectricité et le manque d'infrastructures gazières.

Dans son rapport, l'entreprise fait elle aussi état de la «lenteur» de la croissance du secteur gazier au Québec. «Le rythme de développement est beaucoup plus lent que ce qui avait été prévu. En 2008, des entreprises comme Forest Oil anticipaient la production commerciale pour 2010. Mais désormais, la commercialisation à grande échelle semble irréaliste avant 2013-2014, au plus tôt.» Il y a à peine deux semaines, les entreprises albertaines Questerre et Talisman ont par exemple décidé de retarder de six à douze mois la fracturation de deux de leurs puits.

Faibles redevances

Mais même lorsque l'industrie se sera lancée dans la phase d'exploitation — une éventualité qui ne fait aucun doute en raison du potentiel gazier de la province et du préjugé très favorable du gouvernement Charest —, les redevances ne représenteront pas une manne pour les finances publiques. La ministre Nathalie Normandeau avait pourtant déjà évoqué la nécessité de financer les garderies à 7 $ pour justifier l'exploitation d'énergie fossile à grande échelle.

En fait, selon l'analyse de l'économiste spécialiste de l'énergie Jean-Thomas Bernard, «en produisant l'équivalent de la consommation actuelle du Québec, on générerait entre 50 et 60 millions en redevances. Ça ne va pas changer la face des finances publiques». Un tel montant serait atteint seulement si les redevances atteignaient 15 %. Le ministre des Finances a déjà ouvert la porte à des redevances sous les 10 % si les prix du gaz demeurent faibles.

Le Québec devra en outre se contenter d'«importer la main-d'oeuvre qui vient exploiter le gaz ici», estime ce professeur de l'Université Laval. «Est-ce qu'on aura une industrie assez importante pour développer une industrie locale? Si on en reste à des niveaux modestes, ça pourrait ne pas valoir la peine», a-t-il expliqué.

Or, le secteur gazier ne pourra jamais se développer autrement, a insisté lundi le président et chef de la direction de Questerre, Michael Binnion. «Il sera impossible de faire passer les coûts de 10 à 15 millions par puits, comme c'est le cas actuellement, au montant que nous visons, soit 4 ou 5 millions par puits, sans des économies d'échelle et l'existence d'une industrie locale de services. Nous ne pouvons pas continuer à faire venir des gens et de l'équipement de l'Alberta.»

Enfin, il juge qu'invoquer la volonté de se libérer du gaz venant de l'Ouest canadien — comme le fait sans cesse l'industrie — n'a «aucune signification». «Ce qui existe, c'est un marché nord-américain. Le prix est déterminé pour l'ensemble de l'Amérique du Nord. Donc, même si le Québec devenait un producteur de gaz, il n'y aura pas de prix québécois. Dans ce sens-là, qu'un consommateur utilise du gaz d'ici, de la Pennsylvanie ou de l'Alberta, ça n'a aucune signification.»


***

Avec La Presse canadienne
3 commentaires
  • Francois - Inscrit 27 octobre 2010 10 h 28

    Pourquoi pas alors ne pas attendre?

    Rien ne sert de courir tout arrive à point qui sait attendre. Pourquoi pas alors attendre que la rentabilité soit assuré et assurer mettre les lois pour la protection de l'environnement et de notre porte feuille. Le jeu en vaut pas vraiment la chandelle?

    Nous serions beaucoup plus gagnant à investir dans les énergies propre et le biocarburant. Quand je vois le parti Libéral du Québec se vautrer à l'International avec le projet de Kyoto et que maintenant fait des pieds et des mains pour développer et favoriser les investissements du gaz, et récolter seulement 50 millions de dollars. Ça sonne le glas.
    Au lieux de se tourner les yeux un peu plus loin chez les Suédois et devenir les pionniers au Canada de l'énergie verte. Mais le parti libéral n'y voit pas de gain et les industriel leur font pression et après il nous dise que se sont eux qui dirige. Ça me laisse perplexe.

  • Denis L'Homme - Abonné 27 octobre 2010 14 h 49

    Quand ça vient de l'industrie...

    Il y a belle lurette que plusieurs remettent en question ce soit-disant besoin que le Québec s'affranchisse de l'approvisionnement Albertain en gaz naturel, argument que l'on retrouve, notamment, dans la politique énergétique actuelle du gouvernement. Non seulement le marché nord-américain du gaz naturel est-il intégré mais les réseaux de transport le sont aussi.
    C'était un argument utilisé pour tenter de justifier le projet de terminal méthanier Rabaska à Lévis, et il est repris maintenant par les promoteurs des gaz de schiste.
    Maintenant que c'est un industriel de l'industrie du gaz qui affirme que cet argument "n'a aucune signification", peut-être les inconditionnels du développement gazier tous azimuts au Québec écouteront-ils.

  • François Beaulé - Inscrit 27 octobre 2010 18 h 31

    Vic Valance: bonnes prémisses et mauvaise conclusion

    Puisqu'il est peu rentable d'exploiter le gaz de schiste alors les Québécois n'en tireront que des peanuts. Les risques de cette exploitation ne valent pas les maigres 40 millions $ par année en redevance. Il ne faut donc surtout pas de «mesures incitatives» et autres cadeaux aux investisseurs. Il faut plutôt attendre quelques décennies pour que la ressource prenne de la valeur. Et que les techniques deviennent plus sûres.