Un commis de l'État à la taverne - La Taverne Magnan a évolué avec Montréal et le reste du Québec

Alain Gauthier a d’abord fait carrière dans la fonction publique québécoise avant de prendre la relève à la direction de la Taverne Magnan qui, aujourd’hui, est beaucoup plus qu’une simple taverne.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Alain Gauthier a d’abord fait carrière dans la fonction publique québécoise avant de prendre la relève à la direction de la Taverne Magnan qui, aujourd’hui, est beaucoup plus qu’une simple taverne.

En 1929, en pleine crise économique, Armand Magnan perd son emploi à l'usine de Dominion Glass, mais il a un second emploi comme serveur et gérant de taverne, ce qui l'amène trois ans plus tard à faire l'acquisition d'une petite taverne de 15 tables et 60 chaises située le long du canal de Lachine, au carrefour stratégique des rues Saint-Paul et Charlevoix. Plus de trois quarts de siècle plus tard, la famille Magnan est toujours propriétaire de ce commerce, qui est devenu beaucoup plus qu'une taverne. Il s'agit du plus vieux restaurant de Montréal ayant appartenu à la même famille. Son p.-d.g. actuel, Alain Gauthier, un ex-haut fonctionnaire à Québec, est entré dans cette famille en 1971 en épousant Carole, une des petites-filles du fondateur.

En août dernier, Magnan a été le seul restaurant à diffuser un communiqué pour exprimer sa «très grande satisfaction à l'annonce de l'arrivée des modules d'enregistrement des ventes (MEV) dans le domaine de restauration au Québec». M. Gauthier a été un ardent promoteur de cette mesure. Il affirme que Magnan n'aurait pas pu survivre à la fraude dans la restauration, d'où les représentations qu'il a commencé à faire lorsque Michel Audet était ministre des Finances. En fait, il connaît tout le monde à Québec puisqu'il a travaillé avec les plus grands commis de l'État, les Guy Coulombe et Louis Bernard, ainsi que tous les ministres des Finances depuis Yves Duhaime en 1984 jusqu'à son départ de la fonction publique en 1999. Il a notamment été responsable de la réforme de la fiscalité municipale dans les années 1980, négociateur d'arrangements avec Ottawa pendant plusieurs années et conseiller spécial de la réforme administrative avec Louis Bernard en 1997.

De mandarin à patron de taverne

Quel virage que de se retrouver ensuite p.-d.g. de Magnan! «J'avais fait le tour du jardin et j'avais un vieux rêve d'aller dans le privé», dit-il. Par ailleurs, la taverne Magnan stagnait depuis 15 ans. Peu d'améliorations y avaient été apportées et, en plus, le quartier (Pointe-Saint-Charles) était délabré et plutôt mal fréquenté. Magnan jouissait encore d'une belle réputation, mais l'environnement ne l'inclinait pas à y faire des investissements.

Dans les années 1930, Marie-Ange, l'épouse d'Armand, avait l'habitude d'apporter tous les midis un repas à son mari dans sa taverne. Celle-ci était alors fréquentée par les ouvriers qui travaillaient à la construction de l'aqueduc de Montréal, qui allaient s'y désaltérer tout en se rassasiant de ce que leurs propres épouses leur avaient préparé. Or, un midi où l'un d'entre eux avait oublié d'apporter sa boîte à lunch, il a demandé à Mme Magnan si elle pouvait lui donner quelque chose à manger. De là est venue l'idée de faire de la restauration dans la taverne. Le premier repas chez Magnan fut servi en 1936, ce qui était révolutionnaire à l'époque. Il a d'ailleurs fallu beaucoup de temps avant que la plupart des tavernes au Québec se mettent à offrir elles aussi des services de restauration.

En 1949, Armand meurt et ses fils prennent la relève. Yves en fait l'acquisition en 1965 et sa mère continue d'y travailler jusque dans les années 1970.

L'histoire de Magnan et la petite histoire de Montréal se sont recoupées à plusieurs reprises depuis la construction de l'aqueduc. Gilles Proulx, en particulier, a beaucoup contribué à la renommée de l'endroit en y tenant des activités radiophoniques et en y amenant les frères Hilton. Les pompiers en avaient fait un lieu de ralliement durant leur grève dans les années 1970 et le maire Drapeau y a tenu au moins une grande assemblée du dimanche matin. Il y eut aussi des débats sur le référendum de 1996. Il faut dire qu'Yves Magnan, l'un de ses plus solides partisans, fut conseiller municipal pendant plusieurs années, préférant nettement la politique à la restauration.

Comme les femmes ont longtemps été interdites d'admission dans les tavernes, Magnan, très traditionnelle, est devenue la cible du mouvement féministe, notamment de la part de Pierre Pasco, à CKAC, et surtout de Lise Payette qui, dans les débats sur un projet de loi en 1977, qualifiait Magnan de «dinosaure» à cause de son refus d'accueillir les femmes. Devant les pressions, Yves fit finalement le «compromis» d'ouvrir un restaurant avec nappes blanches dans le sous-sol de l'immeuble en 1979, un restaurant fort élégant qui existe encore aujourd'hui.

Parmi les fidèles de l'endroit, il y eut le personnel de la Gendarmerie royale, si bien que Hubert Magnan, le frère d'Yves, fut fait membre honoraire du mess des officiers de la GRC.

Toutefois, chez Magnan comme ailleurs, le passé ne fut pas nécessairement garant de l'avenir. Dans les années 1990, il n'y a personne pour prendre la relève dans l'entreprise, qui compte tout de même 90 employés. Les enfants d'Yves sont tous devenus des professionnels, médecin, dentiste et orthodontiste. M. Gauthier, le beau-frère, signe une entente en 1999 par laquelle il devient copropriétaire sur la plus-value de la compagnie et le seul associé engagé dans les activités de celle-ci.

À son entrée en fonction, il rencontre tous les employés avant d'établir ses priorités. Magnan possède une terrasse, dont il est difficile de gérer l'utilisation à cause des variations du temps. On décide alors d'en convertir la moitié en chapiteau, afin d'y loger une partie de la clientèle en cas de pluie ou pour la protéger du soleil par beau temps, le reste de la clientèle pouvant être servi à l'intérieur. Pour améliorer le service, il amorce une démarche vers la qualité avec l'aide de la firme Sécor. Il instaure une direction et des règles plus strictes, ce qui déplaît d'abord aux employés, en particulier «les serveurs qui contrôlaient la place». Leur réaction est de former un syndicat, et le rejet d'un projet de convention collective entraîne une grève de 10 jours en 2005. «C'est à prendre ou à laisser, sinon on ferme», avertit le nouveau patron, qui a finalement gain de cause. Selon lui, depuis l'arrivée par la suite d'un nouveau syndicat affilié aux Métallos, le climat s'est amélioré. «Il fallait de bonnes relations pour investir», explique-t-il.

Magnan devenu un groupe

Beaucoup d'améliorations ont été faites, si bien qu'aujourd'hui Magnan, qui dans l'esprit de plusieurs n'est toujours qu'une taverne, est en fait devenu un groupe dont les revenus dépassent quatre millions par année. Il y a la taverne, un bar, la terrasse ouverte de mai jusqu'à la mi-octobre, le restaurant et un salon qui, sur réservation, reçoit des groupes de 30 personnes ou plus. Magnan accueille une clientèle diversifiée faite de gens d'affaires, venant même de la Rive-Nord et de la Rive-Sud, qui se donnent rendez-vous à mi-chemin chez Magnan pour une ambiance semblable à celle de La Cage aux sports ou alors à un resto assez haut de gamme, selon la salle choisie.

L'établissement compte 30 écrans de télé. Les investissements les plus importants ont été faits pour moderniser les équipements, notamment la boulangerie et la boucherie. Cette dernière a été transformée pour respecter les normes du ministère de l'Agriculture en ce qui concerne la vente de viande à l'extérieur. Il y a désormais une épicerie-boutique, Magnan Express, qui vend au détail tous les produits préparés dans les cuisines de la maison, soit les viandes, les tartes et pâtés, les sauces et des produits traditionnels de taverne, comme des oeufs dans le vinaigre. En plus, cette division vend ses produits à une cinquantaine de supermarchés, depuis Mont-Tremblant jusqu'à Sherbrooke.

L'an dernier, M. Gauthier a fondé une autre compagnie, dont il est actionnaire avec son épouse et le groupe Magnan, laquelle offre des services de traiteur pour les produits Magnan. Son premier client fut la boucherie Henri, au marché Atwater. Pour évaluer si ce concept est vraiment rentable, les trois partenaires ont ouvert au Quartier Dix30, à des fins de marketing, leur propre service de traiteur, avec neuf employés, dont trois bouchers et trois cuisiniers, qui travaillent en complémentarité avec le centre de production de Magnan. «Nous ne perdons pas d'argent et nous sommes sur la voie de la rentabilité», mentionne l'ancien haut fonctionnaire, qui considère maintenant la possibilité d'offrir ce concept sous forme de franchise.

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Collaborateur du Devoir