Menteur, menteur!

Les dernières années ont montré à quel point il faut se méfier des chiffres publiés par une entreprise. On peut bien lire les bilans financiers attentivement, celui qui veut trafiquer la réalité a malheureusement beau jeu. Mais si plutôt que de lire les colonnes de chiffres, on écoutait davantage ce que disent les p.-d.g., peut-être arriverions-nous à démasquer plus facilement les tricheurs.

Washington — Parce que les bilans comptables des entreprises sont souvent obscurs, parfois même truqués, deux professeurs de l'université de Stanford ont analysé le discours de milliers de patrons aux États-Unis et croient savoir quand ils mentent.

«Il est difficile de savoir lorsqu'il y a une manipulation comptable dans les livres», explique à l'AFP David Larcker, professeur à Stanford Graduate Business School et coauteur de l'étude. «Alors, nous avons construit un modèle prédisant la probabilité d'une supercherie dans la présentation (orale) des comptes trimestriels», ajoute le professeur, dont l'étude, intitulée Détecter les présentations trompeuses en conférences téléphoniques, est en cours de publication.

Après avoir examiné plus de 29 600 transcriptions de conférences téléphoniques de responsables d'entreprises présentant leurs résultats entre 2003 et 2007, les auteurs ont relevé des tournures de langage et des choix de formules qui, selon eux, ne trompent pas.

Au lieu d'être précis dans leur discours, ces p.-d.g. ou directeurs financiers tendent ainsi à être «très généraux, usant d'expressions comme «tout le monde sait que...», avance M. Larcker. Ces discours trompeurs vont également éviter le pronom personnel «je» pour choisir la 3e personne, plus impersonnelle, ou le pronom collectif «nous».

«L'usage d'un pronom à la première personne signifie qu'un individu s'implique dans ce qu'il dit, alors que les menteurs essayent de se distancier de ce qu'ils affirment», affirme l'étude.

Autre indice de duplicité, la fanfaronnade: «L'usage d'expressions exprimant des émotions positives extrêmes est souvent associé au mensonge», souligne M. Larcker, qui se méfie des qualificatifs comme «extraordinaire, fantastique, fabuleux».

Pour valider leur théorie, les chercheurs ont ensuite comparé les présentations des p.-d.g. avec les procédures de redressements comptables intervenues au cours des exercices suivants, jusqu'en 2009. Selon M. Larcker, environ 10 % des dirigeants avaient ainsi un discours présentant des résultats optimistes qui ensuite ont dû être corrigés. «Dans les cas de gros redressements comptables, nous pensons que ces responsables étaient au courant et ont donc menti», affirme-t-il, refusant de désigner nommément les menteurs.

Du bout des lèvres, il évoque toutefois le cas de la directrice financière de Lehman Brothers, Erin Callan, dont le discours de présentation des résultats en 2008 foisonnait d'expressions dithyrambiques comme «formidable» (14 fois), «fort» (24 fois), «incroyablement» (8 fois) quelques mois avant la déconfiture de la banque.

D'autres ont en mémoire le cas des dirigeants du courtier en énergie Enron, qui s'est effondré dans le scandale en 2001. Peu avant l'implosion du groupe, se souvient la radio publique NPR, Kenneth Lay, le p.-d.g., avait assuré à ses employés que «le coeur d'activité était extrêmement fort» et que l'entreprise «avait un avantage compétitif important». Accusé d'une fraude qu'il niait, Kenneth Lay est décédé en 2006 avant d'être condamné.