L'occasion fait le larron

François Mario Labbé, le fondateur d’Analekta, prévoit que, d’ici cinq ans, les revenus provenant d’Internet seront plus importants que les ventes de CD.<br />
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir François Mario Labbé, le fondateur d’Analekta, prévoit que, d’ici cinq ans, les revenus provenant d’Internet seront plus importants que les ventes de CD.

Quand il était jeune, François Mario Labbé rêvait de devenir «morning man», un animateur à la radio matinale qui souvent, entre deux disques, fait des commentaires en espérant stimuler la bonne humeur chez les auditeurs. Il a certainement atteint son objectif de faire le bonheur de milliers d'auditeurs, mais d'une tout autre manière que celle qu'il envisageait. C'est d'ailleurs jusqu'à un certain point par hasard qu'il est devenu producteur de disques et fondateur d'Analekta en 1988.

Adolescent, il a participé aux activités du Centre culturel de Vaudreuil, ses premiers pas vers le métier d'impresario. Après un baccalauréat en communications à l'Université Saint-Paul d'Ottawa, il a organisé des spectacles à l'occasion des Jeux olympiques de 1976. Plutôt réfractaire à la pensée d'avoir un patron, il a fondé à l'âge de 25 ans une compagnie de tournées, puis s'est associé avec Specdici, producteur des Ballets jazz de Montréal. En 1982, il a été l'un des cofondateurs de Gestion artistique mondiale, l'un des plus importants bureaux d'impresarios au Canada, dont il a acquis la totalité des actions en 1984. Il avait alors 33 ans. Pendant les huit années suivantes, M. Labbé a produit annuellement 300 concerts et spectacles. Il a été le plus gros locataire de la Place des Arts à Montréal avec un taux d'occupation de 80 soirs par année. Il a produit de multiples spectacles, comédies musicales, concerts et compagnies de ballet, dont le Kirov.

Cette carrière l'a mis en contact avec de nombreux artistes, et la rencontre la plus importante fut certainement celle avec Angèle Dubeau et pas seulement parce qu'elle allait à terme devenir son épouse. M. Labbé a d'abord été le représentant de la violoniste. En 1987, après des négociations qui avaient duré un an, celle-ci devait enregistrer un disque avec une très importante firme. Surprise! cette société change de président avant que l'enregistrement ne soit fait et celui qui le remplace décide qu'il n'y aura pas de nouveaux artistes dans la maison. Il fallait donc trouver un autre partenaire parmi les quatre autres multinationales qui dominaient le marché.

Pendant cette même période, profitant de la présence du Choeur de l'Armée rouge qui était en tournée à Vancouver, la CBC a procédé à un enregistrement numérique dans l'Orpheum, une magnifique salle rénovée. M. Labbé a testé cette captation du Choeur de l'Armée rouge, dont il était le représentant depuis des années. Cela allait devenir le premier enregistrement numérique de cette chorale prestigieuse. En outre, chargé de la promotion d'un film dont la vedette était le célèbre baryton José van Dam, M. Labbé achète les droits de la bande sonore du film Le Maître de musique.

« On fonde une compagnie de disques »

Comme la seconde multinationale contactée ne souhaitait pas signer un contrat avec lui, M. Labbé en est arrivé à une conclusion: «On fonde une compagnie de disques.» Il avait trois excellents produits de lancement. Dès la première année, 125 000 disques ont été vendus. En 1992, tous les profits ont été réinvestis dans Analekta. Sans le refus des multinationales, Analekta n'aurait peut-être pas vu le jour, mais peut-être que oui aussi. «J'étais tanné des tournées et de travailler très tard le soir. Le show-business est fait de montagnes russes avec ses hauts et ses bas, même si en cinq soirs à la Place des Arts on peut faire 250 000 $ nets. Dans ce métier, il ne restait aucun actif tangible. Je voulais avoir un inventaire, ce qu'apporte un catalogue de disques», confie M. Labbé.

Ce fut évidemment un virage majeur qu'il n'a pas voulu rater. Il a pris comme modèle Erato, une maison de disque française, fondée en 1953, qui s'était bâti une renommée mondiale en misant sur la qualité. Il convainc Michel Garcin, retraité qui avait mis au point la formule de réussite chez Erato, de devenir son conseiller. «Il est venu pour la qualité et m'a dit de suivre ce que les musiciens ont envie de faire. Ce sont eux qui décident», relate M. Labbé, en précisant qu'il lui arrive quand même de faire des suggestions. Au début, Analekta a recruté des spécialistes du son à New York et progressivement une équipe canadienne a été formée.

Par ailleurs, le fondateur de l'entreprise affirme qu'il a «beaucoup investi dans le branding», c'est-à-dire la valorisation de la marque, ce qui a contribué à l'atteinte d'une renommée mondiale appuyée sur des produits de qualité. Dans ce métier, il y a deux approches possibles: miser sur un catalogue volumineux ou développer des vedettes, comme on le fait dans la musique pop, explique M. Labbé, qui a opté pour la seconde voie. Sa première vedette est indiscutablement Mme Dubeau, qui à ce jour a enregistré 33 disques et vendu 450 000 exemplaires, ce qui au Canada est considérable. Par comparaison, les ventes posthumes de l'inoubliable Glen Gould atteignent peut-être 200 000 exemplaires. M. Labbé est très fier d'avoir, depuis l'arrivée en 2006 de Kent Nagano, recruté l'Orchestre symphonique de Montréal, qui en cinq ans aura vendu «quelques centaines de milliers de disques». Autre vedette bien connue qui fait partie du clan Analekto, le pianiste Alain Lefebvre, qui en est maintenant à plus de 100 000 disques vendus. Au total, M. Labbé représente une cinquantaine de musiciens et ensembles musicaux. Parmi eux, il y en a 25 qui sont très actifs et enregistrent sur une base régulière. Il lance sur le marché une trentaine de disques nouveaux par année. Depuis le début, plus de 400 titres ont été inscrits au catalogue, provenant de plus de 200 musiciens canadiens dont un grand nombre de Québécois. Analekta fait partie du peloton de tête d'une douzaine de compagnies d'enregistrement indépendantes au monde.

Le CD en voie de disparition

Dès sa création, cette compagnie a toujours été en phase avec l'ère digitale pour ce qui est des enregistrements. En ce domaine comme dans d'autres, Internet est en train de transformer complètement le marché. Les CD représentent encore la plus grande partie des ventes, mais les téléchargements augmentent à une vitesse exponentielle depuis cinq ans. La musique classique représente 20 % des téléchargements des ensembles musicaux. Il y a 300 magasins numériques dans le monde, regroupés par région. De 20 à 25 % des revenus d'Analekta proviennent actuellement du secteur numérique. Cette année, il y a une certaine stagnation avec une croissance de 10 %, ce que M. Labbé explique de la façon suivante: «Nous sommes en transition. Les baby-boomers sont au coeur de notre marché cible et ils sont à cheval entre deux formats, entre le CD et un nouveau format. Pour l'instant, ils n'achètent que l'essentiel, c'est-à-dire les grandes vedettes». En somme, Analekta se sent en situation confortable, avec un profit avant impôts qui est en croissance de 10 à 15 % depuis trois ans, nettement au-dessus de la moyenne traditionnelle. Motus et bouche cousue en ce qui concerne les revenus.

Et l'avenir? Ce sera un autre gros virage pour cette petite entreprise: «Je crois à la dématérialisation. Il y aura de multiples façons de consommer de la musique. Nous serons les derniers à vendre des CD dans environ 10 ou 15 ans. Le numérique va entraîner un retour à la gratuité de la musique, comme l'écrivait Jacques Attali, il y a quatre ans. La rémunération passera par un abonnement au câble, ce qui est déjà commencé. Il restera des ventes à la pièce sur Internet. Et puis, il y aura aussi la publicité. Un fournisseur offrira un MP3 gratuitement, à la condition que le client écoute une publicité pendant le chargement. Ce sera un client captif, content qu'on lui donne un cadeau, de la musique par exemple. Ça peut être un modèle. Ou alors avec 10 $ de plus chez Vidéotron, vous aurez accès à toute la musique classique du monde.»

De la science-fiction? Pas du tout, Analekta a déjà un iPod en place et ses gens travaillent à l'élaboration d'un iPad. «D'ici cinq ans, nos revenus provenant d'Internet seront plus importants que les ventes de CD», affirme M. Labbé, qui de toute évidence porte une vive attention à cette révolution technologique et commerciale, sans pour autant ne pas manquer de jouir du présent avec 10 nominations au prochain gala de l'ADISQ, notamment comme producteur, maison de disque et site Internet de l'année.

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Collaborateur du Devoir