Pétrole et gaz: les îles de l'estuaire du Saint-Laurent sont convoitées

Une maison de l'Île d'Orléans<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Une maison de l'Île d'Orléans

Sises en plein cœur du Saint-Laurent, elles sont reconnues comme des lieux de villégiature à la fois exceptionnels et fragiles. Mais certaines des plus belles îles de l'estuaire n'en font pas moins l'objet de permis d'exploration pétrolière et gazière, selon ce qu'a constaté Le Devoir. Une situation méconnue qui en inquiète plusieurs, même si les travaux au sol n'ont pas encore débuté.

La plus récente version de la liste de permis produite par le ministère des Ressources naturelles et de la Faune indique en effet clairement que les droits d'exploration de plusieurs îles situées entre Québec et Rimouski ont été attribués à des entreprises qui oeuvrent dans le secteur des hydrocarbures. La plus présente est Transamerican Energy, une «société d'exploration d'énergie, de pétrole et de gaz» basée à Vancouver. Celle-ci possède notamment des permis dans les basses-terres du Saint-Laurent et dans le Bas-Saint-Laurent.

Mais, surtout, Transamerican détient les droits pour l'île Verte, considérée comme un milieu très fragile dont l'occupation est strictement réglementée et qui vit essentiellement du tourisme. Elle est aussi connue en raison du nombre d'artistes ou de personnalités connues qui y ont possédé ou y possèdent une résidence. Une recherche rapide a permis de constater que le prix des maisons à vendre, rares, peuvent atteindre les 400 000 $.

Le permis d'exploration, délivré en janvier 2009, n'a toutefois pas coûté très cher à l'entreprise de Vancouver. Puisque le ministère des Ressources naturelles et de la Faune exige que le titulaire débourse 10 ¢ l'hectare par année (50 ¢ à partir de la sixième année), il lui faut payer 117,70 $ par année pour conserver ses droits. Selon la réglementation en vigueur, l'entreprise doit également s'engager à faire des travaux dans les zones visées par le permis. Mais rien ne s'y déroulerait en ce moment.

Outre l'île Verte, Transamerican possède les droits d'exploration pour l'île Saint-Barnabé, située en face de Rimouski. Celle-ci, rachetée en quasi-totalité par la municipalité, a fait l'objet d'importants travaux d'aménagement destinés à mettre en valeur son patrimoine historique et à en faire une destination d'écotourisme. On y retrouve plusieurs espèces d'oiseaux et de mammifères marins. La même entreprise détient les droits pour l'île du Bic — à proximité du Parc national du Bic —, mais aussi pour l'île aux Oies et l'île aux Grues, toutes deux situées plus en amont, près de l'île d'Orléans. Soit dit en passant, l'entreprise Junex — dont André Caillé est administrateur — possède les permis d'exploration pour cette dernière, mais aussi pour la portion du fleuve située entre l'île de Félix Leclerc et la rive nord. Même l'île aux Coudres est visée par un permis, et ce, depuis 2007.

Ces sites sont d'autant plus intéressants qu'ils sont situés à proximité d'une zone maritime — c'est-à-dire l'estuaire — qui fait pour le moment l'objet d'un moratoire. Or, des opérations d'exploration menées à partir de ces îles pourraient permettre de procéder à des forages horizontaux visant à déterminer la présence de pétrole ou de gaz sous le lit de l'estuaire du Saint-Laurent. Une option qui est plus intéressante que jamais alors que, comme l'indiquait hier Radio-Canada, une étude commandée par le ministère des Ressources naturelles montre que l'exploitation en milieu marin serait très risquée sur le plan environnemental. Au point que Québec pourrait fermer dès aujourd'hui la porte à toute exploration maritime dans l'estuaire.

Il n'a pas été possible de savoir si les îles du Saint-Laurent où ont été accordés des permis feraient l'objet de travaux à court ou à moyen terme. Selon les informations disponibles au sujet du potentiel en hydrocarbures, ces secteurs pourraient être propices à la découverte de gaz et de pétrole. Transamerican Energy serait surtout intéressée par le potentiel gazier, selon ce qu'elle a déjà indiqué par voie de communiqué.

Inquiétudes


Comme on a pu le vérifier pour toutes ces îles, rares sont ceux qui savent qu'elles sont sous permis. La directrice générale de l'île aux Coudres a ainsi indiqué qu'elle ne savait pas qu'un tel permis avait été octroyé — pour 302,60 $ par année — à un certain Bertrand Brassard, selon ce qu'on peut lire dans la liste du ministère.

C'est aussi Le Devoir qui a appris à Laure Waridel, cofondatrice d'Équiterre et propriétaire d'une résidence à l'île Verte, qu'un permis avait été délivré pour l'île. «J'en suis extrêmement surprise et fâchée, a-t-elle déclaré. Il est inacceptable d'accorder un permis d'exploration sur des territoires aussi connus pour leur fragilité. Pour prendre l'exemple de l'île Verte, son occupation est très réglementée. On n'y fait pas ce que l'on veut même lorsque l'on est propriétaire d'un terrain. Ses occupants ont choisi collectivement d'en protéger la beauté et la qualité de vie, ce qui est aux antipodes de l'exploitation d'hydrocarbures.»

En fait, tout le secteur est selon elle très fragile. «Nous sommes juste en face du parc marin du Saguenay, lieu où habitent et se reproduisent plusieurs espèces de mammifères marins. Il faut aussi tenir compte du fait que les ressources en eau potable sont limitées sur l'île et que la vie économique dépend presque à 100 % du tourisme.» Pas moins de 12 000 touristes visitent les lieux chaque année.

Au-delà du débat que risque de susciter l'attribution d'un permis pour l'île Verte, Mme Waridel critique l'ensemble du développement de la filière pétrolière et gazière au Québec. «L'exploration, que ce soit à l'île Verte ou ailleurs, est une main que l'on met dans un engrenage. Le gouvernement a pris cette décision sans qu'il y ait de débat public, sans que l'on ait mesuré le pour, le contre, le comment, le quand, au bénéfice de qui et avec quels impacts. On nous a mis devant le fait accompli. Il est donc urgent de mettre en place un moratoire afin que l'on décide collectivement si, oui ou non, nous souhaitons embarquer dans cet engrenage en ayant préalablement répondu à toutes ces questions. Les compagnies attendront, un point c'est tout. Nous ne sommes plus à l'époque de Duplessis.»

Le maire de Rimouski, Éric Forest, est quant à lui outré de constater qu'un permis a été accordé pour l'île Saint-Barnabé, d'autant plus que sa municipalité a tout mis en oeuvre pour en faire un attrait touristique. Des efforts qui ont porté leurs fruits, puisque le nombre de visiteurs ne cesse de croître depuis trois ans. La maire est d'ailleurs catégorique: «Je n'ai pas l'intention de permettre à quiconque de procéder à des travaux d'exploration dans ce milieu très fragile.»
7 commentaires
  • Levesque Alain - Inscrit 27 septembre 2010 05 h 10

    Le MRNF un cancre en développement durable!

    Le développement durable c'est l'alliance de 3 dimensions: société, environnement et économie.

    Alors que la nature même de ce ministère l'appel à être un pôle d'excellence en développement durable «DD», de toute évidence le MRNF n'a pas réussi à passer le message au sein même de son organisation. Une lecture rapide de son rapport annuel de gestion nous indique que le ministère n'a aucune mesure du niveau de connaissances en «DD» de ses employés (p.86 http://www.mrnf.gouv.qc.ca/ministere/rapport/index ) Il s'agit pourtant de son premier objectif soit la formation de son personnel en matière de «DD».

    Comment s'étonner qu'après des devoirs faits à la hâte, le ministère offre en exploitation le sous-sol de régions habitées, de milieux marins fragiles, de sites historiques et touristiques. http://bit.ly/9xBgl3

    Aujourd'hui face à un fait accompli, je m'interroge sur la compétence du MRNF. La loi sur le développement durable date d'avril 2006, le plan d'action en «DD» du MRNF couvre la période de 2008 à 2011. Cela représente plusieurs années pour comprendre ce qu'est le «DD». Le ministère est au centre de la Politique nationale de l’eau, doit restaurer des sites miniers abandonnés par les entreprises à qui il avait accordé des droits. Il devrait comprendre de toute évidence les enjeux liés à ses décisions ainsi que la volonté des Québecois en matière de «DD». Il aurait dû tirer des leçons du passé et s'inspirer des meilleurs pratiques pour aider le Québec à se développer.

    Je crois sincèrement que le Québec peut exploiter ses ressources naturelles de façons intelligentes et durables.
    Toutefois, cela exclut de les confier à un cancre. C'est pourquoi un simple changement de ministre de suffit pas, c'est des changements en profondeur qui s'imposent.

    Alain Lévesque
    Québec, Résident de l'île Verte,
    Membre du comité BNQ - norme québécoise sur le développement durable.

    http://twitter.com/alainlev

  • François Ricard l'inconnu - Inscrit 27 septembre 2010 06 h 36

    Un moratoire au plus sacrant

    Les richesses de notre sol et sous-sol nous appartiennent, à nous Québécois. Nous sommes en droit de prendre toutes les décisions en ce qui regarde leur exploration et leur exploitation. Et pour pouvoir décider, nous avons besoin de renseignements impartiaux et experts.
    C'est à nous de décider à qui profitera ces richesses? A nous ? A des investisseurs internationaux?
    C'est à nous de décider où et comment ces richesses seront exploitées. C'est à nous, avec l'aide d'experts et à la lumière de ce qui est fait ailleurs, de prendre ces décisions et non pas seulement au PLQ qui représente à peine un tiers de la population.
    Déjà, quand on prend connaissance des redevances exigées, on a l'impression d'être royalement floués.

  • Jean-Claude Préfontaine - Abonné 27 septembre 2010 10 h 54

    Les invasions de barbares!

    "...Je sens en moi,
    Dans le tréfonds de moi
    Pour la première fois
    Malgré moi, malgré moi
    Entre la chair et l'os
    S'installer la colère." (F. Leclerc)

    Les gazières, les pétrolières et les minières déferlent sur nos terres comme le faisait Gengis Khan. Ce roi aux moeurs sanguinaires, aimant les pillages par dessus tout, cruel et rusé.

    Elles déplacent des villages à la recherche d'or. Elles corrompent l'eau nécessaire à la vie des citoyens. Elles piétinent et empestent le territoire partout où elles passent.

    Imaginez un instant ces compagnies qui violent les sous-sols de l'île Verte, de l'Île-aux-Grues, de l'Île-aux-Coudres et de l'Île-d'Orléans! "L'île, c'est comme Chartres
    C'est haut et propre
    Avec des nefs
    Avec des arcs, des corridors
    Et des falaises" (F. Leclerc)

    Ces industries n'ont rien de sacré. Si! Elles ont le veau d'or. De leur point de vue, tout peut être sali, pourvu que cela rapporte de l'argent. Peuple à genoux, pliez l'échine, car il faut sacrifier au rendement à l'actionnaire barbare. Productivité oblige.

    Ses humanoïdes suceurs d'énergie devraient être jetés à la mer, armes et bagages, sans possibilité de sauvetage.

    "J'ai un fils révolté
    Un fils humilié
    Un fils qui demain
    Sera un assassin" (F. Leclerc)

    J. C. Préfontaine
    Lévis

  • Paul Racicot - Inscrit 27 septembre 2010 11 h 49

    @Levesque Alain

    Peut-être devrait-on songer à fusionner le MNRF au MDDEP (le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs).

    Les ex-fonctionnaires du MNRF agiraient ainsi sous la coulpe et la supervision du MDDEP et baigneraient ainsi dans une toute autre culture que celle de l'émission de «permis conformes»...

  • Eric Allard - Inscrit 27 septembre 2010 12 h 10

    @ Paul Racicot

    En théorie, ça semble une bonne idée. Mais malheureusement, le MDDEP est le parent pauvre de tous les ministères, à genoux devant le très puissant MNRF. Une telle fusion enlèverait à toutes fins pratiques le peu de pouvoir que le Ministère du Développement Durable... possède.

    Non, c'est un changement radical dont nous avons besoin, tant au niveau politique que ministériel. Et ce n'est pas un changement de parti au pouvoir qui fera cette différence, tous les partis confondus ont de tous temps vendu les ressources naturelles du Québec pour une bouchée de pain.