Entretien avec Don Thompson, président de l'Oil Sands Developers Group - Le rêve des pétrolières; le cauchemar des écologistes

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Photo: Agence Reuters David W. Cerny Pipeline

L'inversion du flux des pipelines pour faire transiter le pétrole des sables bitumineux par Montréal jusque dans l'Est canadien ou la côte serait une bonne chose, estime le président d'une association de producteurs pétroliers albertains.

Présentement, un pipeline achemine du pétrole brut depuis l'État du Maine jusqu'à Montréal, pour les raffineries de Suncor et de Shell. Un autre achemine du brut à partir de Montréal jusqu'aux raffineries de Sarnia, en Ontario.

«L'inversion serait une chose logique à faire. [...] Je présume que ça serait assez facile techniquement», a dit hier le président de l'Oil Sands Developers Group, Don Thompson, lors d'un entretien avec Le Devoir. M. Thompson, qui a passé l'essentiel de sa carrière chez Syncrude, un gros producteur pétrolier en Alberta, est de passage à Montréal pour participer au congrès mondial sur l'eau.

«Actuellement, le Canada a un gros marché: les États-Unis. Évidemment, nous souhaitons le développement des infrastructures de pipelines aux États-Unis. Dans ce même ordre d'idées, l'Est canadien pourrait lui aussi devenir un marché clé», a dit M. Thompson. «Je ne connais pas d'entreprise qui aime n'avoir qu'un seul client.»

Le transport de pétrole bitumineux jusque dans l'Est canadien — une région géographique que M. Thompson n'a pas définie — permettrait de le raffiner sur place alors que l'acheminer jusque sur la côte américaine permettrait de l'expédier par bateau vers d'autres lieux, a-t-il dit. Des propos qui rappellent ceux du président de Suncor, Rick George, qui ne gêne pas pour dire que son entreprise rêve du jour où le pétrole des sables coulerait de l'Alberta jusque dans l'est du continent.

Un projet d'inversion du flux du pipeline Portland-Montréal, baptisé Trailbreaker, a déjà été évoqué et il soulève bien des inquiétudes de la part des écologistes et de certaines municipalités en Montérégie qui craignent notamment l'installation d'une station de pompage à Dunham.

Le président de l'Oil Sands Developers Group a reconnu que l'industrie devait composer avec une très mauvaise réputation. D'où de vastes campagnes de relations publiques orchestrées par les pétrolières depuis quelques mois, notamment au Québec. M. Thompson a d'ailleurs clairement dit que l'objectif était d'«équilibrer» le discours sur les sables bitumineux, dominé selon lui par les groupes environnementaux. L'an dernier, le National Geographic avait même qualifié de «sombres» et de «sataniques» les usines de Syncrude et Suncor, dans le secteur de Fort McMurray, où sont transformés les sables au prix d'un important effort énergétique.

Bref, M. Thompson juge nécessaire de faire tout ce qui est possible afin de changer le «momentum». Surtout que, selon ce qu'il a fait valoir sur plusieurs tribunes depuis son entrée en fonction, il y a deux ans et demi, les producteurs ont grandement amélioré leur bilan en ce qui a trait aux rejets de gaz à effet de serre. Il estime aussi que l'impact au sol est l'équivalent d'une «petite île» dans «une zone beaucoup plus vaste». Le président de Total au Canada, Jean-Michel Gires, estimait toutefois la semaine dernière qu'il est souvent difficile de restaurer un milieu naturel où il y a eu de l'exploitation pétrolière, surtout dans le cas des milieux humides.

M. Thompson a par ailleurs dénoncé le boycottage du pétrole des sables bitumineux lancé par de grandes entreprises américaines — The Gap, Timberland, Levi Strauss et Walgreens — pour protester contre l'impact environnemental de cette production d'énergie fossile. Selon lui, il faut tout simplement choisir entre le pétrole canadien ou la dépendance à des États dirigés par des systèmes politiques autoritaires ou instables.

«Les entreprises qui ont choisi le boycottage ne font pas de livraison à vélo, a-t-il lancé. Il leur faudra donc trouver des solutions de rechange au pétrole produit à partir des sables bitumineux. Si les États-Unis n'importent plus le pétrole du Canada, ils devront augmenter leurs importations provenant d'Iran, d'Irak, du Venezuela et de ce genre de pays. Mais dans le choix des approvisionnements, il faut s'assurer que c'est dans le meilleur intérêt de la population. Le Canada est un bon allié, et nous avons un bon bilan en matière de protection de l'environnement et des droits de la personne.»

Les pétrolières actives dans les sables bitumineux espèrent doubler le nombre de barils produits chaque jour d'ici à 2030. On passerait ainsi d'une production quotidienne de 1,4 million à 3 millions de barils. Selon M. Thompson, cela pourrait avoir un impact très positif en matière de retombées économiques pour le Québec.

L'Oil Sands Developers Group représente des compagnies comme Suncor, Shell, la Pétrolière Impériale (Esso), Syncrude, ConocoPhillips Canada, la compagnie de pipelines Enbridge et Total.

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