La pire crise depuis la Grande Dépression, mais ç'aurait pu être pire

Ce fut la pire crise économique qu'ait connu le monde depuis la Grande Dépression. Et pourtant, nous fûmes chanceux.

Pendant un moment, les chefs d'État et les gouverneurs des grandes banques centrales ont bien pensé que le monde allait basculer dans le même cauchemar que celui commencé en 1929 et ayant mené à la Deuxième Guerre mondiale, rappelle en entrevue au Devoir Louis Pauly, professeur en économie politique internationale au Munk School of Global Affairs de l'Université de Toronto. «Ça se voyait sur leurs visages. Personne ne trouvait ça drôle. Cela en a d'ailleurs forcé plusieurs à faire des choses qu'ils détestaient idéologiquement», ajoute-t-il, songeant notamment au secrétaire au Trésor du président Bush, Henry Paulson, et sa quasi-nationalisation de pans entiers du secteur financier américain.

Heureusement, dit Louis Pauly, on s'est souvenu des leçons de la Grande Dépression. On a su éviter les pièges du laisser-faire économique, de l'isolationnisme et du protectionnisme. «On a aussi été chanceux, dit-il. Les choses auraient pu tourner différemment si le hasard avait voulu, par exemple, que les États-Unis soient gouvernés à ce moment-là par des démagogues irresponsables de droite comme ceux du Tea Party.»

Le Canada a aussi été chanceux, fait observer Steve Ambler, professeur de théorie macroéconomique à l'Université du Québec à Montréal. Il est vrai que son système bancaire était plus solide et mieux encadré que les autres et que la crise des finances publiques des années 1990 l'avait amené à réduire considérablement sa dette. «Mais si la crise avait éclaté deux ans plus tard, est-ce que nos banques n'auraient pas eu le temps de se laisser entraîner dans le même genre de pratiques qu'aux États-Unis? Ça se peut. On avait déjà commencé.»

Bien que les pertes d'emplois y ont été soudaines et brutales, le Canada s'en est généralement mieux tiré durant la récession que les autres pays développés, rapporte Statistique Canada. Lorsque l'on compare cette crise aux précédentes, on constate que le produit intérieur brut (PIB) a chuté cette fois de 3,6 % en trois trimestres, en comparaison d'un recul de 4,9 % en six trimestres en 1981-1982, et de 3,4 % en quatre trimestres au début des années 1990. Du côté de l'emploi, les pertes ont été de 1,8 % en 2008-2009, contre 5 % en 1981-1982 et 3,2 % en 1990-1992.

Reprise? Quelle reprise?

À la veille des élections de mi-mandat, les Américains cherchent aujourd'hui les traces de la reprise économique dont on leur parle depuis un an. «Le climat économique et politique est d'une morosité à couper au couteau ici», racontait cette semaine au téléphone, de là-bas, le professeur émérite de l'Université de Montréal, Rodrigue Tremblay. L'emploi ne décolle pas et les prêteurs reprennent plus de maisons que jamais. «Il faut s'attendre à ce que cette stagnation économique se prolonge au moins deux ans.»

La situation n'est pas plus brillante dans l'Union européenne, à laquelle le Fonds monétaire international (FMI) prédit des taux de croissance de seulement 1 % cette année et 1,6 % l'année prochaine.

Bien que relativement peu affecté par la crise et aidé par la soif des économies émergentes pour ses ressources naturelles, le Canada sort sévèrement meurtri de cette aventure, souligne Armine Yalnizyan, économiste senior au Centre canadien de politiques alternatives. Lorsque la crise est survenue, cela faisait bien 30 ans que le salaire moyen des travailleurs stagnait et que ces derniers s'endettaient de plus en plus, ne serait-ce que pour faire face à la hausse constante du prix des maisons et de l'éducation.

Ceux qui ont perdu leur emploi ont fait la difficile expérience d'un filet social qui avait rétréci depuis la dernière récession. Moins la moitié (48 %) des chômeurs avaient droit à des prestations d'assurance-emploi au pire de la crise.

On dit aujourd'hui que le pays a regagné tous les emplois perdus durant la crise, mais Armine Yalnizyan invite à la prudence. «On est dans un marché où les employeurs ont le gros bout du bâton. La plupart de ces emplois créés sont à temps partiel, à statut précaire ou offrent des conditions de travail inférieures. C'est une tendance qui existait déjà, mais la crise l'a accélérée.»

Pas la fin de l'histoire

Même si la récession est officiellement terminée depuis un an, Ottawa n'est toujours pas rassuré et a indiqué cette semaine qu'il pourrait prolonger la vie de certaines mesures de relance. Les pouvoirs publics s'inquiètent aussi du rythme affolant auquel continuent de s'endetter les Canadiens. À ce régime, ils dépasseront les Américains en ce domaine avant six mois, prédisait récemment la Banque Scotia.

«Ce qui vient d'arriver n'est que le prologue, prévenait cette semaine le gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney. Nous aurons pendant des années une croissance plus faible et un chômage supérieur.» Les pertes cumulatives de production économique de 2009 à 2012 au Canada pourraient ainsi s'élever, selon lui, à 9 % du produit intérieur brut (PIB), et même à 30 % à plus long terme.

Steve Ambler se garde bien de parler de la crise au passé. «On ne peut pas encore écrire son histoire parce que son dénouement demeure incertain. Si les choses venaient, par exemple, à mal tourner en Europe, avec leur problème de dette souveraine, cela pourrait nous faire tous replonger, et plus profondément encore.»

***

Lire aussi:

Une crise pour rien?

Chronologie de la crise

L'étude de l'économie n'a toujours rien d'une science exacte