L'Inde reste calme devant le protectionnisme américain

Dans un centre d’appels en Inde<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Dans un centre d’appels en Inde

New Delhi — Temps économiques difficiles en saison électorale signifient promesses populistes. La poussée de fièvre protectionniste du président Barack Obama, à la veille des élections de mi-mandat de novembre prochain qui risquent de faire perdre des plumes aux démocrates, crée un certain remous en Inde au sein de son industrie primordiale des technologies de l'information (TI), largement tributaire du marché américain.

Le président Obama a fait deux fois au cours de la dernière semaine des sorties contre la sous-traitance étrangère, promettant que son administration allait offrir des avantages fiscaux aux seules entreprises qui créent des emplois aux États-Unis. «L'une des clés de la création d'emplois est d'encourager les compagnies à investir davantage au pays, a-t-il déclaré. Or, depuis des années, notre code fiscal se trouve en fait à inciter les entreprises, à coups de milliards de dollars, à créer des emplois et à faire des profits ailleurs.» Des déclarations qui sont venues se superposer à la décision subite du gouverneur de l'Ohio, le démocrate Ted Strickland, à la traîne dans les sondages d'opinion, d'interdire formellement aux entreprises publiques de l'État de recourir à l'externalisation de leurs services, y compris les centres d'appel.

La valeur totale des exportations indiennes dans le domaine des TI a été cette année de l'ordre de 64 milliards $US. Soixante et un pour cent de ces revenus d'exportation proviennent des États-Unis. Le secteur des TI en Inde donne du travail à 2,4 millions de personnes. Quelque 900 entreprises multinationales oeuvrant dans ce secteur sont installées dans le sous-continent.

Nasscom, la chambre de commerce qui représente les entreprises indiennes du domaine des TI, comme les géants Tata et Infosys, est monté aux barricades pour dénoncer la décision «discriminatoire» de l'Ohio, et le ministre indien du Commerce et de l'Industrie, Anand Sharma, a promis de soulever la question quand il rencontrera son homologue américain fin septembre à Washington. Mais Delhi semble surtout ne pas vouloir jeter de l'huile sur le feu, à deux mois de la visite officielle que doit faire M. Obama en Inde en novembre, dans la foulée des législatives de mi-mandat.

Delhi n'y peut pas grand-chose «à part critiquer et faire du bruit», dit de toute façon R.S. Ratna, de l'Institut indien du commerce étranger, l'école des hautes études commerciales de Delhi. Du reste, les experts restent calmes, du moins pour l'instant: les élans protectionnistes des élus américains ne font pas le poids devant les avantages économiques que tire la grande entreprise de la sous-traitance dans les pays pauvres. «Les États-Unis ne nous font pas de faveur, a signalé le ministre des Transports Kamal Nath. Les entreprises américaines, pour demeurer concurrentielles, doivent pouvoir faire de la sous-traitance à l'étranger.»

«Tout cela est très électoraliste», souligne en entrevue l'économiste Rajiv Kumar, ex-directeur du Council for Research on International Economic Relations, un regroupement d'experts de la capitale. «Des élus dans plusieurs autres États, dit-il, ont présenté ces dernières années des projets de loi antidélocalisation en période électorale qui sont restés lettre morte. Vrai que la décision de l'Ohio pourrait être plus lourde de conséquences», dit ce spécialiste, puisque le gouverneur Strickland a agi par décret gouvernemental. Or, la distribution de contrats gouvernementaux dans le domaine des TI est un secteur en croissance. Le seul budget du gouvernement fédéral américain en matière de technologies de l'information est de l'ordre de 36 milliards. S'il fallait que d'autres États emboîtent le pas à l'Ohio, affirme M. Kumar, on pourrait être dans le pétrin. «Mais on n'en est pas là du tout.»