Quand Saint-Rémi devient San Remi

La municipalité de Saint-Rémi, sur la rive sud de Montréal, est surnommée «San Remi» en raison des 2500 travailleurs agricoles d’Amérique latine qui déferlent dans ses environs pour six à huit mois chaque année.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La municipalité de Saint-Rémi, sur la rive sud de Montréal, est surnommée «San Remi» en raison des 2500 travailleurs agricoles d’Amérique latine qui déferlent dans ses environs pour six à huit mois chaque année.

En pleine Montérégie, par un beau dimanche d'été, la moitié des passants que vous croisez dans la rue vous disent hola plutôt que bonjour. Bienvenue à Saint-Rémi, où 2500 travailleurs agricoles mexicains et guatémaltèques s'ajoutent à la population des environs le temps des récoltes. Une rencontre entre deux cultures, bien loin des quartiers multiethniques urbains.

La plate-bande qui accueille le visiteur à l'entrée de la municipalité de Saint-Rémi donne le ton: des plantes disposées en cercle dessinent un sombrero en trois dimensions. C'est que cette ville, située à une quinzaine de kilomètres de Montréal, est surnommée «San Remi» en raison des 2500 travailleurs agricoles d'Amérique latine qui déferlent dans ses environs pour six à huit mois.

Ce sont surtout des Mexicains et des Guatémaltèques qui en peuplent les champs au temps des récoltes, en raison d'ententes entre le Canada et ces deux pays. Quelques Québécois s'y ajoutent, évidemment, parfois pas pour longtemps. L'auteure de ces lignes a travaillé à la cueillette de fraises à Saint-Rémi dans son adolescence, pour un total de trois jours. Pas facile, la vie dans les champs, qu'elle se disait, après avoir amassé une vingtaine de dollars pour une dernière matinée de dur labeur.

Pour les travailleurs venus du Sud, ce travail au salaire minimum (9,50 $ l'heure) est une chance de faire vivre leur famille. Les heures passées au soleil ne les effraient pas. «Si le patron dit qu'on commence à 6h et qu'on finit à 20h, on le fait, explique Abundo Lopez, un travailleur mexicain à la longue chevelure noire qui partage une chambre avec huit autres hommes. Si le patron dit qu'on commence à 8h et qu'on finit à 15h, c'est pareil.»

Une ville qui «baragouine»

Le maire de Saint-Rémi, Michel Lavoie, estime que les travailleurs agricoles font partie du paysage de la municipalité de 6000 âmes. «À l'initiative d'un Mexicain, on a maintenant un festival qui met la culture mexicaine en avant. On a même célébré une messe en espagnol [en juin].» M. Lavoie, qui «baragouine» l'espagnol, reconnaît l'apport des Mexicains et des Guatémaltèques dans la région. «Au moins trois commerces ont été créés pour eux à Saint-Rémi ces dernières années. C'est certain qu'ils participent à notre économie. Ils utilisent nos institutions financières et achètent du linge dans nos commerces.»

Les travailleurs agricoles assurent que leur relation avec les citoyens de Saint-Rémi est amicale. «J'adore les gens du Canada, raconte Abundio Lopez. C'est certain qu'avec la langue, c'est difficile, mais on se salue.» «Et c'est beaucoup plus tranquille ici qu'au Mexique. Ce n'est pas violent», ajoute Isaias Carrillon Rgoez, père de quatre enfants qui revient au Québec depuis six ans pour récolter laitues, céleris et oignons.

À l'épicerie de Saint-Rémi, où les pots de salsa sont nombreux pour un marché de cette taille, deux employées réfléchissent avant de décrire la relation que la population entretient avec les nouveaux venus. «Je dirais qu'il y a un écart entre nous et les travailleurs agricoles, racontent Mélodie Champagne et Carol-Ann Poissan, derrière leur comptoir à pain. On n'est pas très proches d'eux. On les sert du mieux qu'on peut, mais on ne parle pas espagnol. De toute façon, c'est plus à eux d'apprendre le français, il me semble.»

Pas facile pour les travailleurs d'apprivoiser la langue de Molière. S'ils connaissent souvent les mots «oignon», «concombre» et «laitue», seule une poignée se débrouille en français. L'horaire de travail n'est pas favorable à l'apprentissage d'une nouvelle langue.

C'est entre autres dans cette épicerie que les citoyens du coin et les travailleurs ont rendez-vous les jeudis soirs. Des bus amènent les travailleurs dans la rue commerçante de la ville: c'est le jour des courses. «Disons que ça fait des bourrés! dit en rigolant Véronique Thibault, qui fait ses emplettes avec son fils. On s'arrange pour ne pas venir les jeudis parce que c'est stressant. Les travailleurs doivent se dépêcher pour faire leur épicerie, parce que les autobus les attendent dehors.» Elle raconte d'ailleurs que la caisse populaire ouvre désormais le mercredi soir pour diminuer le flux du jeudi soir.

Des droits à surveiller

Ça bouge, ces temps-ci, pour les travailleurs agricoles, et pas seulement parce que c'est le temps des récoltes. En avril, la Commission des relations du travail a reconnu le droit de six employés saisonniers d'une ferme de Mirabel de se syndiquer et ils attendent maintenant la révision de la Cour suprême, demandée par l'employeur. De plus, deux ans après la création d'un centre d'appui permanent pour les travailleurs agricoles à Saint-Rémi, le premier au Québec, un deuxième vient de s'établir à Saint-Eustache.

Les travailleurs peuvent y trouver une multitude d'informations sur leurs droits et de l'aide. «Remplir le formulaire le plus simple est très complexe quand on ne parle pas français», rappelle la coordonnatrice du centre de Saint-Rémi, Marie-Jeanne Vandoorne. Elle raconte que son travail aide à prévenir, ou déceler, les abus. Comme l'histoire de ce travailleur qui devait récemment faire une photocopie de son visa pour obtenir ses bénéfices parentaux. C'est sa patronne qui conserve les visas et les passeports de ses employés, une pratique qui désole le centre d'appui. «Elle lui a demandé 20 $ pour qu'il puisse aller faire une photocopie de son propre passeport. Et il a payé parce qu'il pensait que c'était normal.»


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8 commentaires
  • Duchêne Denys Mehdi - Inscrit 31 juillet 2010 09 h 03

    Le Canada complice de l'exploitation.

    Après le programme fédéral toujours en vigueur pour permettre à des centaines de domestiques Philippines de travailler dans des résidences de bourgeois sans morale qui exploitent ces travailleuses 7 jours sur 7, travaillant en dessous du salaire minimum 15-16 heures par jour, voilà un autre programme fédéral qui permet à des agriculteurs sans vergogne et morale d'exploiter à nouveau des travailleurs provenant de pays étrangers. Et pendant ce temps, les écolos nous cassent les oreilles d'acheter local. Désolé mais mon brocoli de la Montérégie ou mes fraises de la région de Québec cueilllis à 7.50 de l'heure, par des travailleurs qui ont bossé 70 heures dans la semaine et couchant à 8 dans une chambre sur de la paille ou du carton, ce n,est pas de l'écologie, c'est de l'exploitation.

  • Claude Kamps - Inscrit 31 juillet 2010 10 h 43

    Il faut écouter pour comprendre

    Ils le disent eux-mêmes, ils ont ici des conditions de travail qui n'existent pas chez eux, voilà le principal de ce reportage.

    Dans tout les pays du monde on emploi des travailleurs qui estiment que nos condition minimum sont pour eux un pactole!

    Il y a bien longtemps, les seules travailleurs qui descendaient dans les mines belge étaient des italiens, qui pour avoir la nationalité devait travailler 5 ans au fond de la mine...Après cela la plupart ouvrait un commerce...

    Les gens qui pensent qu'on les exploite ne sont pas aller surement au Mexique travailler pour voir la différence!!

    Par exemple, si leur femme tombe en ceinte, elle a les mêmes avantages qu'une québécoise me semble une belle avancée...

    Travailler 6 mois par an et retourner chez soi avec une paye suffisante pour une année est vraiment pour moi une aubaine...

  • Roro Roro - Inscrit 31 juillet 2010 10 h 55

    Esclavage moderne

    À quand une enquête sur l'exploitation de ces milliers de travailleurs par des soi-disant bienfaiteurs...Du travail à $9.50 mon oeil, vous êtes naif de croire ça et ce ne sont sûrement pas ces travailleurs qui vont parler de peur de perdre leur job...réveillez-vous quelqu'un...est-on revenu au temps de l'esclavage Américain...Tout semble indiquer que oui et ce par de bien bons bienfaiteurs Québécois....Ça c'est "CHEAP" pas à peu près

  • Claude Archambault - Inscrit 1 août 2010 05 h 34

    Ces gens sont heureux de travailler

    J'ai rencontré certain de ces travailleur il y a quelques années à l’aéroport, ils sont heureux de ce travail et le trouve très bien payé avec d'excellente conditions. C'est certain qu'il y a des gens qui abusent, comme l'histoire du passeport, mais en général il n'y a pas de problème.

    Ce qu'il faudrait par contre c'est forcer les gens sur le BS qui peuvent travailler, d'accepter ce travail au même condition sous peine de voir leur BS coupé pour un certain nombre d'années, disons 5 ans. Il n'est pas normal que nous soyons obligé d'importer de la main d’œuvre quand on en a qui ne fout rien.

  • France Marcotte - Inscrite 1 août 2010 08 h 59

    Quand la laitue est prête, il faut la couper

    On dit aussi dans cet article que les travailleurs québécois ne prisent pas particulièrement ce travail...fait trop chaud, travail trop dur, mal payé. Or, la laitue, il faut bien la couper si on veut la manger. Quand ces travailleurs sont traités correctement par leurs employeurs et qu'ils sont satisfaits, on peut certainement apprécier qu'ils fassent ce travail difficile et si nécessaire. Mais on parle aussi des abus dont ils sont victimes, comme de se faire confisquer son passeport, etc. Vraiment intolérable, évitable... mais ils s'organisent. Reste l'accueil dans les villages. À voir leurs beaux sourires sur la photo, j'envie les gens de Saint-Rémi de ce supplément de soleil et il ne manquerait pas grand chose on dirait bien pour qu'on fraternise.