Appuyer... en attendant

Photo: Valerian Mazataud

À Saint-Rémi, le Centre d'appui pour les travailleurs agricoles migrants doit soutenir les saisonniers sans compromettre leur situation«Même moi, en tant que francophone diplômé, j'ai du mal à obtenir un renseignement», soupire Julien Barbeau en racrochant un téléphone qui a rarement l'occasion de quitter son oreille. «Notre quotidien, c'est un peu la maison des fous», renchérit Marie-Jeanne Vandoorne.

À eux seuls, les deux jeunes diplômés en science politique de l'Université de Montréal gèrent plus de 700 dossiers administratifs tous plus alambiqués les uns que les autres.

Tout a commencé en 2003, dans un winnebago, qui se promenait de ferme en ferme. À la faveur de la nuit, et à l'insu des agriculteurs, Patricia Pérez, une militante mexicaine réfugiée à Montréal, organisait alors les premières réunions syndicales de travailleurs migrants. Le jour, la camionnette ouvrait ses portes pour conseiller et assister les saisonniers dans leurs démarches administratives. Il a fallu attendre cinq ans avant que le centre s'installe définitivement dans un local de Saint-Rémi, une année après la mort de Mme Pérez, emportée par un cancer à 52 ans.

La région de Saint-Rémi accueille annuellement environ 2500 travailleurs d'Amérique centrale. Le local du centre est stratégiquement situé, en face de la Banque Nationale et à côté du Sodaga Xpress, une agence de transfert de fonds. Chaque semaine, pour une centaine d'ouvriers, c'est devenu un passage obligé, le jeudi ou le dimanche. Parfois, ils n'ont qu'une heure pour faire la file à la banque, envoyer leur argent et faire l'épicerie de la semaine, explique Marie-Jeanne Vandoorne. Les épiceries de la ville sont mises à sac, «certains font la course pour s'emparer des derniers poulets rôtis!»

Pour la visite au centre d'appui, en revanche, c'est profil bas. Certains employeurs n'hésitent pas à menacer leurs ouvriers de licenciement s'ils nous contactent, explique Marie-Jeanne Vandoorne: «Parfois, c'est même leur consulat qui les met en garde.» Les ouvriers du Guatemala en particulier y pensent à deux fois avant de franchir les portes du Centro de apoyo. La situation politique et économique est encore moins favorable qu'au Mexique, alors ces travailleurs ne veulent rien faire qui puissent compromettre leur situation, précise Julien Barbeau.

Sergio n'a pas hésité à prendre le risque. Comme des centaines de travailleurs, il attend des nouvelles du versement de ses prestations parentales. Le syndicat des Travailleurs et travailleuses unis de l'alimentation et du commerce (TUAC), qui chapeaute les différents centres d'appui à travers le pays, a déjà assisté plusieurs milliers de travailleurs dans la démarche, qui permet généralement d'empocher un versement de 5000 $. L'Union des producteurs agricoles (UPA), qui a mis en place un service en espagnol depuis quelques années, propose des services similaires, mais moyennant de l'argent.

Javier vient se renseigner sur une bourse d'études, Ignacio s'interroge sur son relevé de participation aux rentes, Julian cherche à joindre la comptable ontarienne qui refuse de lui faire parvenir son remboursement d'impôt. Alfonso est un habitué, un grand costaud qui suit assidûment les cours de français. Apprécié de son patron, il visite le centre sans hésiter, alors que d'autres craignent les mouchards. «C'est le plus délicat dans notre boulot. Je peux faire des actions bénéfiques, mais je peux contribuer à faire perdre son emploi à quelqu'un», regrette Julien Barbeau.

Une mauvaise lettre de recommandation, et c'est l'éviction du programme. Certains craquent sous la pression. Cette année, une travailleuse s'est enfuie de sa ferme et reste introuvable. La jeune Mexicaine accusait son employeur de ne pas vouloir lui rendre ses papiers, et un médecin lui avait diagnostiqué une crise de stress aiguë. «Si elle avait porté plainte à la Commission des normes du travail, elle aurait peut-être pu changer de ferme, mais maintenant la situation est délicate», se désole Marie-Jeanne Vandoorne, alors que l'employeur a décidé de se retourner contre le centre d'appui.

René Mantha, directeur de la Fondation des entreprises en recrutement de main-d'oeuvre agricole, qui représente les 350 fermiers-employeurs, n'hésite pas à qualifier les activités des TUAC de propagande. Autant dire que l'accès aux fermes est pratiquement impossible pour les salariés du centre. «Il est arrivé que je donne rendez-vous à un travailleur dans la forêt, juste pour pouvoir le conduire à sa banque», s'amuse Julien Barbeau.

Pour autant, le travail au quotidien est loin d'être aussi aventureux. Il reste à jongler entre quelque 300 appels hebdomadaires et l'avancement de dossiers parfois ouverts depuis 2006. «En ce moment, nous essayons de recouvrer des milliers de chèques de remboursement d'impôt perdus par le consulat du Guatemala entre 2007 et 2008.» En période estivale, les agences fédérales peuvent mettre plusieurs semaines avant de répondre à une demande. Alors, quand un travailleur les appelle pour venir aux nouvelles, la réponse est souvent la même: «On attend».

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