Couper les vivres à la spéculation

La spéculation se retrouve une nouvelle fois au banc des accusés dans cette crise de la dette souveraine grecque désormais étendue à l'ensemble de la zone euro. Si les moyens pour la contrer apparaissent limités, des voix s'élèvent pour suggérer d'intervenir plutôt au niveau de sa source d'alimentation, à savoir les caisses de retraite, et de son outil de prédilection, les credit default swaps (CDS).

Dans un texte devant paraître dans le numéro de juin d'Options politiques, de l'Institut de recherche en politiques publiques, Yvan Allaire invite les pays du G20 à attaquer le mal spéculatif à sa racine. Le président du conseil de l'Institut pour la gouvernance d'organisations privées et publiques (IGOPP) soumet trois propositions. Des mesures radicales, reconnaît-il, «mais notre temps demande des gestes radicaux [...] À défaut de quoi, le système financier international continuera de trébucher à répétition jusqu'à ce que finalement il s'écrase pour de bon».

Yvan Allaire revient sur la question de la divulgation des transactions concernant les produits hybrides du type dérivés de crédit. L'idée d'exiger des acheteurs et des vendeurs de ces véhicules qu'ils transigent par l'intermédiaire d'une chambre de compensation plutôt que de gré à gré, dans l'anonymat, a été retenue en 1999 puis renforcée en 2008 au lendemain de la faillite de Lehman Brothers et du sauvetage d'AIG. Reste à l'appliquer. «Ainsi, les parties aux transactions, les montants en jeu et les risques assumés par les différentes parties seraient dévoilés. Il serait alors plus facile de détecter les manoeuvres des spéculateurs.»

Cette transparence n'est cependant pas suffisante. Dans son texte, Yvan Allaire propose de mieux discipliner les caisses de retraite qui, bon an, mal an, se retrouvent à fournir le gros des capitaux aux fonds spéculatifs. Subissant la pression des rendements, les caisses de retraite des pays de l'OCDE avaient 17 % de leur actif sous gestion investi en placements «alternatifs» en 2008. Malgré l'absence de données plus précises, on retient tout de même que les hedge funds reçoivent entre le tiers et la moitié des sommes dirigées par les caisses de retraite vers les fonds alternatifs, soit entre 1100 et 1700 milliards de dollars. En y greffant le recours au levier, ces fonds disposent de 2000 à 3500 milliards pour mener leurs attaques spéculatives.

Ainsi, la recommandation visant à interdire aux banques d'affaires toute activité de négoce pour leur propre compte n'est qu'un pas dans la bonne direction. Les gouvernements pourraient aussi imposer aux caisses de retraite un plafond quant au pourcentage des actifs pouvant être investis dans des fonds de cette nature. «Il vaudrait mieux les assécher en les privant de capitaux, du moins de ceux en provenance des caisses de retraite», propose le président du conseil de l'IGOPP.

Jouet déstabilisant

S'ajoute le véhicule financier de prédilection, ici les fameux CDS. Si les dérivés de crédit permettent aux prêteurs de se doter d'une assurance contre les risques de défaut de l'émetteur, ils deviennent un jouet déstabilisant lorsque placés entre les mains des spéculateurs. Sous leur action, le coût du financement peut devenir rapidement prohibitif, comme l'a expérimenté la Grèce. «Jusqu'en 2000, seul un créancier pouvait acheter un tel dérivé de crédit pour se protéger contre une défaillance de son débiteur. Or le Commodities Futures Modernization Act, adopté par le Congrès américain en 2000, lève cette restriction, en exemptant ces produits dérivés des prescriptions des lois sur le jeu [Gambling Act], ce qui en dit long sur la nature de ces transactions.»

Yvan Allaire recommande aux gouvernements du G20 de revenir à la situation d'avant 2000. De redéfinir ces dérivés de crédit pour qu'ils soient traités comme des engagements d'assurance. Rappelant le geste de l'Allemagne interdisant les ventes à découvert du type «naked short selling», M. Allaire retient que «les acheteurs devraient alors démontrer un intérêt assurable [...]. Évidemment, ce serait la fin des dérivés de crédit à découvert, mais non pas la fin d'un instrument utile pour les créanciers de bonne foi».