Travailler plus pour gagner moins

Dollar canadien
Photo: Dollar canadien

Les familles québécoises n'ont pas cessé depuis 30 ans de voir leur nombre d'heures de travail augmenter pour des salaires, au mieux, légèrement supérieurs à ce qu'ils étaient, sinon moins bons, rapporte une étude. Si leur État-providence contribue mieux qu'ailleurs à corriger un peu la situation, il réussit de moins en moins à compenser l'effet d'un marché de plus en plus inégalitaire.

Les familles québécoises appartenant à la moitié la plus pauvre au Québec ont travaillé en moyenne 12,8 semaines de plus par année entre 2003 et 2006 qu'elles le faisaient entre 1976 et 1979. Leurs salaires et autres revenus de marché ont néanmoins reculé de 10,1 % durant la même période en dollar constant, en dépit d'une croissance économique totale de 71 %, apprend-on dans une étude de l'Institut de recherche et d'informations socio-économique (IRIS) et du Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) dévoilée hier.

Les familles appartenant à l'autre moitié du spectre des revenus ont vu, durant la même période, leur temps de travail augmenter de 15,5 % pour une hausse de revenus de 6,4 %. Si des raisons méthodologiques empêchent d'effectuer ces comparaisons pour les 10 % des familles québécoises les plus pauvres, disent les auteurs de l'étude, on peut toutefois établir que les 10 % les plus riches ont, quant à elles, eu le loisir de réduire un peu leur temps de travail (-5,7 %) tout en augmentant leurs revenus de 24 %.

La hausse du nombre d'heures travaillées par ces familles comptant au moins un adulte et un enfant viendrait notamment de l'augmentation de la participation des femmes au marché du travail et de la baisse du chômage, mais aussi de l'allongement de la semaine de travail au prix, parfois, de l'ajout d'un emploi à temps partiel pour arrondir les fins de mois, ont expliqué hier en conférence de presse à Montréal les auteurs de l'étude de 62 pages intitulée: Qui s'enrichit, qui s'appauvrit. La stagnation, sinon le recul des revenus seraient, quant à eux, entre autres attribuables à l'affaiblissement des syndicats, à la concurrence des pays étrangers et à des entreprises dont les gains de rendement ne sont pas venus de la main-d'oeuvre locale, mais de la technologie, de leurs investissements et des délocalisations.

«C'est l'héritage de plus de 30 ans de néolibéralisme, a déclaré, Bruce Campbell, directeur général du CCPA. Avant cela, les revenus des familles avaient augmenté continuellement en même temps que la croissance économique. Depuis le début des années 1980, la situation n'a pas cessé de se dégrader à la faveur des crises, mais aussi durant les périodes de prospérité.»

L'État-providence et les inégalités


Ces tendances ont notamment eu pour effet de creuser les écarts de revenus entre riches et pauvres, déplorent les chercheurs, dont les organismes se qualifient d'indépendants et progressistes. «La bonne nouvelle est que l'intervention de l'État aide à amoindrir les inégalités», a déclaré Eve-Lyne Couturier, coauteure de l'étude avec son collègue à l'IRIS, Bertrand Schepper.

On constate, en fait, que l'ensemble des familles québécoises a légèrement amélioré ses revenus depuis 30 ans si l'on tient compte de l'effet redistributif des impôts et des transferts gouvernementaux. L'augmentation des revenus médians s'est surtout fait sentir dans les strates les plus aisées, avec des gains de plus de 10 % pour la moitié la plus riche, et même de 14,3 % pour le dixième de la population la plus riche. Mais cette hausse des revenus après impôts et transferts s'est aussi observée chez les plus pauvres, avec des gains 7,3 % pour le 5e décile, de 3,8 % pour le 3e décile et même de 20 % pour les premiers (et les plus pauvres) 10 % de la population.

Et puis, quand on se compare, on se console un peu. Les familles les plus riches gagnaient en moyenne 6,9 fois plus que les familles les plus pauvres après impôt en 2006 au Québec. Deux ans plus tôt au Canada, cette proportion était de presque dix fois plus (9,9), et en Ontario de 11,4 fois plus, nous avaient appris des études précédentes du CCPA.

Contre le budget Bachand


Mais cela ne fait rien, a dit Eve-Lyne Couturier. Le chef d'une famille monoparentale du décile le plus pauvre a beau travailler à temps plein et avoir droit à toutes les formes d'aide gouvernementale possible, lui et les siens seront encore sous le seuil de faible revenu. Et que dire de cette grande majorité des autres familles québécoises qui n'ont pratiquement pas amélioré leur pouvoir d'achat malgré le fait qu'elles n'ont jamais autant travaillé en 30 ans?

Ces chiffres rappellent une fois de plus l'importance primordiale de l'État dans la redistribution de la richesse, disent les auteurs de l'étude. Ces derniers se montrent particulièrement inquiets devant plusieurs des mesures annoncées dans le dernier budget du ministre des Finances, Raymond Bachand. Une hausse des tarifs et des taxes, des réductions de services, un désengagement de l'État sont autant de gestes qui vont frapper d'abord et avant tout ceux dont le niveau de vie est déjà sérieusement mis à mal par les tendances du marché.

Les chercheurs de l'IRIS ont déjà dit, une autre fois, qu'ils privilégieraient d'autres moyens pour rétablir l'équilibre budgétaire. Ils avaient entre autres proposé l'ajout de plusieurs paliers à l'impôt sur le revenu des particuliers pour le rendre plus progressif, ainsi qu'une hausse de l'impôt sur les entreprises et le rétablissement de la taxe sur le capital.
14 commentaires
  • meme moi ici - Inscrite 20 mai 2010 04 h 45

    l'état providence

    on veut nous faire croire que l'état providence n'existe presque plus, en fait, l'état" profit dense..." se fait de plus en plus sentir, mais a presque disparue pour le peuple, maintenant ce sont les grosses entreprises qui en profitent , au peuple, on demande de se serrer la ceinture encore et encore...

  • Eric Thiffault - Abonné 20 mai 2010 07 h 55

    "on travaille pas asez "

    Qui connait le courriel de M.Lucien bouchard ? ça pourrait l'interessé.

  • Jacques Lafond - Inscrit 20 mai 2010 09 h 19

    Ha oui ?

    Je ne pense pas que cette étude s’applique au nombreux petit québécois salarié minimaliste, Monsieur Desrosiers.

    Je pense que cette étude s’applique plutôt aux québécois qui veulent se grouiller le ‘’c’’ en étant leur propre employeur, en étant contractuel, etc.

    La technologie a en effet augmenté de beaucoup les heures travaillés par les travailleurs autonomes (non salariés), et la rentabilité ne suit malheureusement pas nécessairement.

    Pour le petit québécois travailleur, minimaliste, gauchiste, sans ambition, qui passe son temps à chialer sur tout et mettre la faute sur les gouvernements et les riches ; rien n’a changé …

    JL

  • Yvan Dutil - Inscrit 20 mai 2010 10 h 13

    Le même chose se passe ailleurs

    M. Lafond, il n'y a pas que les québécois dans cette situation. Ailleurs au Canada et au États-unis la même chose se passe. Aux É.-U., il n'y pas eu de croissance des revenus pour la classe moyenne depuis 1981. Toute la croissance s'est concentrée dans les 2-3% les plus richesse de la population. Le modèle économique québécois n'est donc pas en cause.

  • Éric - Abonné 20 mai 2010 11 h 53

    ben oui!

    M. Lafond, vous chialez vous aussi!
    Et on ne s'aide pas en entretenant ce genre de préjugés. En fait, la cible pertinente quant à moi c'est l'inégalité de la distribution des gains de productivité.
    Bravo à l'IRIS et au CCPA pour ces informations SOUTENUES par des données concrètes, qui confirment mes intuitions.