L'Allemagne déclare la guerre aux spéculateurs

La chancelière allemande, Angela Merkel, a indiqué hier que «nous aborderons l’organisation au niveau européen d’une contribution du secteur financier, afin que les gens aient le sentiment d’une certaine justice».
Photo: Agence France-Presse (photo) Michael Kappeler La chancelière allemande, Angela Merkel, a indiqué hier que «nous aborderons l’organisation au niveau européen d’une contribution du secteur financier, afin que les gens aient le sentiment d’une certaine justice».

Francfort — L'Allemagne renforce sa lutte contre la spéculation et veut le faire savoir: après avoir suspendu des opérations de marché sophistiquées, elle espère un front européen au prochain G20 sur la réglementation financière.

Depuis mardi minuit, l'autorité allemande des marchés financiers (Bafin) a interdit jusqu'au 31 mars 2011 des opérations de marché complexes sur certains produits financiers accusés d'encourager la spéculation contre les pays les plus endettés de la zone euro.

Le Bafin a justifié la mesure par «l'extraordinaire volatilité des titres de dette d'États de la zone euro». Dans ce contexte ces opérations hautement spéculatives pourraient «mettre en péril la stabilité de l'ensemble du secteur financier».

Le risque était «concret et immédiat», a expliqué le président du Bafin Jochen Sanio hier au cours d'une audition au Bundestag, la chambre basse du Parlement.

Les marchés ont sursauté après ce mouvement inattendu. Wall Street a fini en net recul mardi, les Bourses européennes évoluaient en baisse hier et l'euro a atteint un nouveau plus bas depuis quatre ans, sous 1,22 $. «Les marchés ont conclu que c'était un geste désespéré et que la crise de la dette en Europe pourrait encore empirer», selon une note d'analystes de Commerzbank.

La mesure a une portée plutôt symbolique tant qu'elle reste isolée. L'autorité britannique des marchés financiers (FSA) s'est empressée de préciser que l'interdiction du Bafin ne concernait pas les activités des succursales hors d'Allemagne. Or Londres est la plaque tournante des marchés financiers en Europe.

Une coordination européenne est nécessaire pour plus d'efficacité, a estimé le commissaire européen chargé du Marché intérieur et des services financiers, Michel Barnier, qui a jugé «utile» d'en parler à la réunion des ministres des Finances européens, prévue vendredi à Bruxelles. La ministre française des Finances, Christine Lagarde, a émis des réserves sur la mesure allemande et regretté que les «États concernés» n'aient pas été consultés.

L'Allemagne s'est aussitôt défendue de faire cavalier seul, rappelant que d'autres États dont la France avaient déjà interdit les ventes à découvert. «En anticipant sur une régulation au niveau européen que nous souhaitons, il existe toujours la possibilité pour un État d'agir dans son propre cadre», s'est défendu dans une conférence de presse un porte-parole du gouvernement.

Le coup de semonce du Bafin a été largement dicté par la politique intérieure, relevaient les journaux et de nombreux analystes. Le gouvernement Merkel s'est en effet engagé à davantage de réglementation financière d'ici au prochain sommet du G20 fin juin à Toronto, redorant son blason auprès d'une population hostile à payer pour des Européens manquant de rigueur.

Et la décision fut annoncée à la veille d'un plaidoyer de la chancelière devant le Bundestag pour qu'il soutienne la participation de Berlin au vaste plan européen de soutien à la zone euro. L'Allemagne en serait le principal contributeur, avec jusqu'à 150 milliards d'euros.

Angela Merkel a aussi répété que l'Allemagne allait tenter d'arracher un accord sur le principe d'une taxe financière au niveau international au prochain G20. Mais devant les réticences des pays anglo-saxons notamment, les probabilités d'un accord international au G20 «ne sont pas extraordinairement élevées», a reconnu le ministre fédéral des Finances, Wolfgang Schäuble, mardi à la télévision. «Si nous n'obtenons pas un accord là-bas [...] nous aborderons l'organisation au niveau européen d'une contribution du secteur financier, afin que les gens aient le sentiment d'une certaine justice», a assuré hier Mme Merkel.

«Rétrograde»

Le patron d'Icap, le plus grand courtier interbancaire du monde, a considéré hier comme «rétrograde» la décision allemande d'interdire certaines opérations de ventes à découvert de produits financiers spéculatifs, même si celle-ci profite à son propre groupe.

«C'est une mesure rétrograde, essentiellement dictée par la politique, qui sera selon nous contre-productive car elle rendra les gens plutôt plus nerveux que plus confiants dans les marchés financiers», a indiqué Michael Spencer lors de la présentation à la presse des résultats annuels d'Icap.

M. Spencer a noté qu'Icap ne pâtirait pas de cette mesure, au contraire : «Cette décision va probablement accroître la volatilité, ce qui pourrait accroître les volumes» d'échanges sur les marchés. «Donc d'un point de vue égoïste et commercial, nous ne sommes pas contre. Je pense seulement que c'est un très mauvais développement pour l'ensemble des marchés financiers», a déclaré M. Spencer.

Les ventes à découvert sont une technique boursière qui permet à des opérateurs de marché de vendre des titres qu'ils ne possèdent pas encore, avec l'espoir de les racheter à un moindre prix.

L'interdiction prononcée en Allemagne jusqu'à fin mars 2011 porte sur les ventes à découvert touchant les emprunts d'États de la zone euro, sur certains types de CDS (Credit default swaps, soit des couvertures contre le risque de faillite d'un pays ou d'une entreprise), et sur les actions de 10 institutions financières (banques et assurances).