Quand tout investisseur devient spéculateur

Photo: Agence Reuters John Gress

Les spéculateurs, décrits comme des «hordes de loups» responsables de la tempête sur les marchés, recoupent une réalité bien plus large que les fameux «hedge funds», car ces derniers sont souvent imités par tous les investisseurs, avec des conséquences parfois dévastatrices. Dans le cas de la Grèce et jusqu'à l'annonce du plan de défense de la zone euro, l'ensemble des acteurs du marché a fait preuve d'une extrême méfiance à l'égard de tous les actifs risqués, jusqu'à entraîner la chute de leur valeur.

Au départ, pourtant, la mèche est allumée par les fonds spéculatifs (speculor: guetter, observer en latin) qui jouent à court terme sur les rumeurs et les anomalies du marché ou pointent les classes d'actifs les plus fragiles. «Les hedge funds font souvent des choix pertinents. Ce sont des leaders de marché», résume Philippe Dessertine, professeur d'économie à Bordeaux.

Autres acteurs montrés du doigt, les «traders» des grandes banques tentent également de trouver la faille, consacrant une partie de la richesse de leur établissement à anticiper les tendances des marchés. Ces opérations pour compte propre (c'est-à-dire réalisée avec l'argent de la banque et non celui des clients) sont cependant moins importantes depuis la crise financière et l'affaire Kerviel.

Les courtiers disposent désormais de robots intervenant directement sur les marchés et des logiciels mathématiques qui rendent difficile le contrôle des transactions. Cette révolution s'accompagne de produits dérivés complexes aux acronymes barbares — CDS, ABS, RMBS, etc. — qui vont se révéler des gouffres financiers pour les particuliers et les États, mais une manne pour eux. «Ce qui a déclenché la crise ce sont les produits vendus par ces courtiers», soutient par exemple Waldenmar Brun-Theremin, gérant du Fonds Turgo Asset Management, en référence aux crédits immobiliers à risques (subprime), accordés aux ménages américains fragiles. «Il n'est pas sûr que les banques qui ont acheté les subprimes comprenaient ce qu'elles achetaient.»

Les courtiers ont également bénéficié de la dérégulation et de l'opacité dans certains marchés, notamment ceux où s'échangent des produits dérivés.

Les hedge-funds, qui spéculent entre autres sur la faillite d'un produit, d'une société ou un d'État, s'y sont jetés et y ont prospéré. Ils pèsent désormais environ 1670 milliards $US. «C'est le règne de l'IBG (I will be gone, je serai parti), quelqu'un d'autre va devoir recoller les morceaux», explique Ray Brescia, enseignant en droit basé à Albany au nord de New York. Grosso modo, «on se refile la patate chaude. On crée des bulles et on sait qu'elles vont exploser».

L'on retient généralement que les positions de ces deux types d'acteurs sont certes marginales mais sont observés à la loupe par les autres investisseurs, d'où un effet d'entraînement pouvant conduire un effondrement des marchés, comme la semaine dernière.

«Tous les investisseurs font un peu de spéculation», à commencer par les grands fonds d'investissement, dont le rôle est de placer l'épargne de leurs clients sur les marchés, note Marc Fiorentino, stratège à Allofinance.

Outre ces fonds, figurent parmi ces grands investisseurs dit institutionnels: les assureurs (qui placent les primes qu'ils collectent) et les fonds de pension (retraites), qui gèrent plusieurs de centaines de milliards d'euros pour les plus importants.

Désireux de sauvegarder leur placement et ne pouvant pas se permettre d'aller à contre-courant de la tendance, ces poids lourds du marché vendent à leur tour en masse les titres les plus risqués, alimentant et généralisant la baisse des cours.

Des ventes qui sont aussi imposées par la réglementation et l'impossibilité pour beaucoup de ces grands investisseurs de conserver des actifs dont la notation est trop faible.

En bout de chaîne, le particulier simple boursicoteur ne peut alors que constater les dégâts. S'il juge que la valeur de son portefeuille est en danger, il peut vendre à son tour, devenant tout à la fois victime et propagateur de la baisse des marchés.