Économie - Des immigrants devenus entrepreneurs

Claude Turcotte Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La communauté juive est présente au Québec depuis très longtemps, en fait depuis 250 ans. Parmi les premiers arrivants, la famille la plus célèbre est certainement celle des Hart. Puis vinrent les Reitman, Pascal, Cummings, Steinberg, Bronfman.

Aaron Hart est arrivé de l'Angleterre au lendemain de la Conquête, en 1761. Il était fournisseur de marchandises pour l'armée britannique. Devenu un homme d'affaires important, il ouvrit un magasin général à Trois-Rivières, s'intéressa au commerce des fourrures et fit l'acquisition de plusieurs terres, dont une grande partie de la seigneurie de Bécancour. Son frère Ézékiel fut élu député de Trois-Rivières en 1807 et devint le premier Juif élu dans tout l'Empire britannique. Parmi les descendants, il y eut Cecil Hart, un sportif qui devint entraîneur et gérant du club de hockey Canadien et conduisit l'équipe à la conquête de deux coupes Stanley, en 1930 et 1931. En son honneur, la Ligue nationale décerne chaque année le trophée Hart à celui qui est considéré comme le meilleur joueur.

Au tournant du XXe siècle, il y eut une vague d'immigration juive en provenance des pays de l'Europe de l'Est, qui allait engendrer une liste impressionnante d'entrepreneurs ayant tous connu des débuts très modestes. «De peddler à capitaine d'industrie», dit Joe King, dans son livre Les Juifs de Montréal, à propos d'Herman Reitman, qui a ouvert un commerce d'épicerie en 1909, tout en fabriquant des vêtements dans l'arrière-boutique. L'ouverture d'un magasin de vêtements pour dames rue Saint-Laurent a fait fureur et a été la rampe de lancement d'une chaîne qui rayonne aujourd'hui à la grandeur du Canada et dont le siège social est toujours à Montréal.

Dans la même lignée, il y eut Jacob Pascal, un vitrier, qui ouvrit un commerce en 1913, ce qui l'a conduit à développer une chaîne de quincailleries très importante, qui eut à son sommet jusqu'à 3400 employés. Ses successeurs n'ont toutefois pas su adapter l'entreprise au nouveau commerce de détail. Il y a eu aussi, dans le commerce des chaussures, les Brown et les Cummings. Ayant fait l'erreur de louer un espace commercial trop grand, la famille Cummings décida de louer la partie inoccupée et réussit à obtenir un prix plus élevé que le coût de son bail. Ce fut le déclic pour elle qu'il valait mieux se tourner vers l'immobilier. Quand les deux petits-fils revinrent de leur service militaire, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la famille décida de construire 1000 maisons, offertes contre un acompte de 100 $. Toutes les maisons furent vendues en deux heures. Dans les années 1970, les Cummings ont vendu une grande partie de leurs actifs à Trizec, un très gros groupe immobilier.

Sam et Samuel

Encore plus connue fut la famille Steinberg. Ida, l'épouse, ouvrit son épicerie rue Saint-Laurent en 1917. Tous les enfants y travaillaient, dont Sam, qui à l'âge de 14 ans savait déjà qu'il ferait carrière dans l'épicerie. Il est du reste devenu rapidement le leader de cette entreprise, qui a implanté à travers tout le Québec le nouveau concept du supermarché. La popularité fut telle que, dans les années 1950, les gens disaient «aller faire leur Steinberg» quand ils allaient faire l'achat de leurs provisions alimentaires pour la semaine. En parallèlle, Sam Steinberg a développé un volet immobilier, particulièrement celui des centres commerciaux, dans lesquels il y avait évidemment un supermarché Steinberg. C'est lui qui a eu l'idée de construire le premier grand centre commercial boulevard Laurier, à Québec. Quand l'empire a été démantelé dans les années 1980, la Caisse de dépôt a fait l'acquisition du parc immobilier de Steinberg pour une somme de 800 millions.

Le succès le plus retentissant fut cependant celui de Samuel Bronfman, dont la famille était arrivée au Canada sans le sou et avec huit enfants. En yiddish, bronfman signifie «marchand d'alcool». La tradition ne s'étant pas perdue, Sam Bronfman, devenu adulte, a ouvert à Montréal une distillerie de whisky, qui a rapidement pris de l'ampleur. La prohibition aux États-Unis allait être le «klondyke» de Bronfman, dont la société Seagram est devenue une multinationale très riche.

Aujourd'hui, Nancy Rosenfeld est l'administratrice de trois des principales fondations de la famille Bronfman. Elle fait valoir que ces fondations ont eu, à travers le temps, des retombées très importantes pour l'économie et la création d'emplois dans quatre secteurs d'activité: dans la culture, en aidant à Montréal le Musée des beaux-arts, l'Orchestre symphonique et la troupe de ballet; dans le sport, surtout en permettant financièrement la création des Expos de Montréal, mais en participant aussi au financement des Alouettes dans le football et du Canadien dans le hockey. Les fondations contribuent aussi dans le secteur de l'éducation et des universités. Enfin, dans la santé, le nom de Bronfman est indissociable de l'Hôpital général juif et d'autres établissements hospitaliers, notamment ceux qui se spécialisent dans le traitement des enfants.

Nouvelle vague

À partir de 1950, il y eut une nouvelle vague d'immigrants, cette fois des sépharades venus surtout du Maroc et parlant français, ce qui a modifié l'équilibre linguistique dans la communauté juive. L'ex-premier ministre Bernard Landry, qui cultive des relations avec cette communauté depuis ses années à l'université, considère que les sépharades ont apporté une contribution non négligeable à la société québécoise, tant dans le domaine des affaires commerciales que dans les activités professionnelles et universitaires. Depuis l'an dernier, d'ailleurs, le Congrès juif canadien, section Québec, s'est donné un nouveau nom, celui de Congrès juif québécois, dont le directeur général est Daniel Amar, un ex-conseiller de M. Landry. «Si on disait aux Juifs d'ici qu'ils ne sont plus une communauté d'immigrants, cela leur ferait le plus grand plaisir», confie M. Amar.

Pierre Anctil, universitaire qui s'intéresse à la communauté juive et qui a été le traducteur du livre de Joe King, mentionne que, d'une manière générale, les Juifs qui se sont lancés en affaires depuis plus de deux siècles se sont tenus à la marge dans des secteurs plutôt mous, parce que cela requérait moins de capitaux. On ne les a pas retrouvés dans les grands secteurs industriels, tels la construction automobile ou aéronautique, les chemins de fer, les pâtes et papiers, etc. Encore maintenant, dans le contexte montréalais, il y a, parmi les nouveaux arrivants juifs les hassidiques, bien qu'étant souvent plutôt marginaux par rapport à l'ensemble de la communauté juive, qui suivent quand même en affaires un parcours traditionnel: petits commerces, investissements dans l'immobilier, autonomes sur le plan économique et peu enclins à rechercher l'aide de l'État.

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Collaborateur du Devoir