Analyse - Les États cherchent un remède contre la spéculation

Spéculation, mal du siècle ! Depuis qu'est survenue la crise grecque, pas un jour ne se passe sans que les chefs d'État européens fustigent les méchants spéculateurs qui, par cupidité et raisonnement à courte vue, n'hésitent plus à parier sur la chute des États, comme ils avaient jusqu'à présent parié sur celle des entreprises. Le discours est à ce point efficace sur une opinion publique déconcertée par les désordres financiers mondiaux qu'il donne lieu à une surenchère de promesses. La spéculation sera éradiquée. Les États feront des règles et des lois pour encadrer, rationaliser, moraliser les échanges sur les marchés financiers.

Pourtant, de la coupe aux lèvres, il y a loin ! Dans un contexte de libéralisation des marchés, il n'est pas possible d'empêcher les mouvements spéculatifs. Ceux-ci sont constitutifs du fonctionnement des marchés, et parfois même utiles. La spéculation n'est pas scandaleuse lorsqu'elle consiste à prendre un pari sur l'avenir, en achetant une action dans l'espoir que son prix augmente. Par la multiplication des transactions qu'elle entraîne, elle apporte de la liquidité, et permet donc que les achats et les ventes s'effectuent à des prix d'équilibre. Et il faut bien des preneurs de risques pour offrir des couvertures à ceux qui veulent s'en débarrasser...

Un tel constat ne signifie pas qu'il ne faille rien faire pour combattre l'instabilité financière. Au contraire ! Son coût économique et social est souvent insupportable. Il entrave la croissance économique mondiale. Mais plutôt que de prétendre supprimer la spéculation et de céder à la démagogie, mieux vaut en limiter l'ampleur, par une régulation internationale qui n'oublie aucun pan du marché.

De fait, la spéculation devient dangereuse lorsque, sur un marché donné, les transactions s'envolent, déconnectées des flux réels. Ces mouvements exubérants aboutissent à des bulles et à des krachs, qui déstabilisent l'économie réelle. La liquidité est alors totalement artificielle, et peut disparaître du jour au lendemain.

Des pistes à explorer

Plusieurs pistes devraient être explorées concomitamment, à commencer par l'adoption de règles de marché efficaces. Parmi celles-ci figure l'interdiction des ventes à découvert de produits financiers, soit de produits que l'on ne possède pas encore : actions, obligations ou dérivés d'actions ou d'obligations, comme les fameux CDS (credit default swaps), ces assurances contre les risques de défaut d'une entreprise ou d'un État, médiatisées par la crise grecque. Cette piste est envisagée par la Commission européenne pour les CDS de dette des États, et bénéficie du soutien de Paris et de Berlin.

Mais cette mesure, aussi emblématique soit-elle dans le contexte de crise des finances publiques européennes, ne suffira pas. Il faut aller de l'avant, en créant de véritables chambres de compensation des produits dérivés — des banques garantissant la sécurité des paiements — comme il en existe pour les actions et les obligations. C'est le seul moyen de faire entrer les dérivés dans le champ de la régulation et d'éviter qu'une contrepartie (un acheteur, un vendeur) ne fasse subitement défaut, menaçant la stabilité financière.

De tels organismes permettraient de contrôler le degré spéculatif du marché, afin que le volume de produits dérivés ne dépasse pas, sous l'action des spéculateurs, le volume des actions et des obligations dont ils découlent. À défaut, la prochaine crise pourrait partir des dérivés, cette boîte noire de la finance mondiale.

Moins de joueurs

Une autre piste consiste à limiter le nombre d'acteurs spéculatifs, banques ou fonds d'investissement spéculatifs (hedge funds). C'est l'objectif de Barack Obama lorsqu'il propose, dans un plan qui doit être soumis au Congrès, d'interdire aux banques de spéculer pour leur propre compte et de posséder, ou de financer, des fonds spéculatifs. Les banques — surtout celles de dépôt — doivent être réorientées sur le financement de l'économie réelle.

N'est-il pas choquant, comme le souligne Paul Volcker, l'ex-président de la Réserve fédérale américaine (Fed), conseiller de M. Obama, de voir les banques jouer en Bourse l'argent emprunté à des taux privilégiés auprès de la Fed au lieu de le prêter aux ménages et aux entreprises ? Les règles s'appliquant aux conditions dans lesquelles les banques exercent leurs activités — quantité de fonds propres nécessaires —, conçues par le Comité de Bâle, doivent être revues à la lumière de la crise. Les précédentes normes (Bâle II) ont favorisé le développement des activités de marché par rapport aux crédits classiques, au motif que les banques pouvaient à tout moment revendre leurs positions sur les marchés. C'était une erreur de jugement. La crise a montré que les banques ne faisaient que substituer des positions à d'autres positions.

Les futures normes de Bâle III devront corriger cet effet pervers. L'Américain George Soros, qui provoqua à lui seul la sortie de la livre sterling du système monétaire européen en 1992, y voit une priorité. Les activités les plus risquées devraient être surpondérées en fonds propres, les incitations au transfert de risques prohibées. D'apparence technique, ces débats mériteraient d'être pris au sérieux par les politiques afin que ne soient pas rééditées les erreurs du passé.
1 commentaire
  • Bernard Lorazo - Abonné 21 mars 2010 17 h 37

    Et l'humain dans tout ça?

    C'est bien beau ces normes à venir et qui devraient prévenir contre les errements des spéculateurs. Mais qu'en est-il des réparations à accorder à tous ces pauvres gens poussés au chômage, voire au suicide, par ces enragés du rendement à tout prix?
    Ces spéculateurs ont nui à des millions de personnes sur la planète et on ne leur demande aucune réparation! On se contente de leur réclamer, et encore pas partout, de rembourser (en spéculant à nouveau) ce qui a permis de les sauver d'une faillite méritée. Les dégâts causés s'apparentent à un "crime contre l'humanité". Pourquoi ne crée-t-on un Tribunal International pour les juger?