Éthiques au travail - Écouter la nature

Claude Ouimet, vice-président principal et directeur général d’Interface Flor pour le Canada et l’Amérique Latine
Photo: Infocus photo Claude Ouimet, vice-président principal et directeur général d’Interface Flor pour le Canada et l’Amérique Latine

Interface Flor, leader mondial en design et fabrication de dalles de moquette pour le monde du travail et du bureau, se donne encore dix ans pour réduire à rien son impact environnemental grâce à son programme Mission Zéro. L'inspiration est venue de Ray Anderson, proclamé héros de l'environnement en 2007 par le magazine Time.

En 1994, le fondateur d'Interface Flor a été saisi par les dangers qui pèsent sur l'avenir écologique de la planète. Depuis, il cherche des moyens de libérer son entreprise de sa dépendance au pétrole pour démontrer qu'une multinationale peut à la fois être verte et rentable. Ce qui a changé? Pas seulement la conception des tapis ou de meilleurs profits, mais avant tout les mentalités, explique Claude Ouimet, vice-président principal et directeur général d'Interface Flor pour le Canada et l'Amérique latine.

Qu'est-ce qui a permis à Interface Flor de prendre son virage vert?

Ray Anderson nous a montré qu'il est plus important d'être un homme de valeur que d'être un homme de succès. Il n'a pas seulement troqué les Bentley et autres Jaguar pour des Prius hybrides: il a su éveiller une vision au sein des équipes de travail. Dans l'entreprise, chaque employé reçoit une formation pour bien comprendre dans quel état se trouve la planète. Ça sensibilise les gens. Résultat: si vous demandez à un touffeteur ce qu'il fait dans la compagnie, il ne vous dira pas qu'il fabrique des tapis, mais qu'il essaye de faire des gestes qui comptent. Il met ses talents au service de cette vision selon laquelle une entreprise peut être écologique.

D'un point de vue pratique, Interface Flor s'est dotée d'outils pour évaluer de façon systématique l'impact environnemental de ses produits. Matières premières, processus de fabrication, distribution, tout a été évalué pour mesurer la perte d'énergie dans nos processus et l'impact sur la biomasse. Cela nous donne une analyse exacte des cycles de vie des produits et nous permet de changer nos façons de faire pour éliminer notre impact. Les primes d'entreprise sont directement liées à notre capacité de réduire les déchets.

Dans l'entreprise, vous parlez de changer le champ de conscience du personnel. De quoi s'agit-il?

C'est d'apprendre à regarder autrement ce qui est devant nous. Pour y arriver, nous avons collaboré avec une biologiste, Janine Benyus, auteure du livre Biomimicry. Elle nous a emmenés en forêt pour voir comment la nature travaille. En observant un sous-bois, on a compris que sa diversité est une sorte de chaos très organisé. Dans une forêt, me demandait cette biologiste, est-ce que les arbres sont en concurrence les uns avec les autres? J'étais convaincu que oui. Mais en regardant mieux, j'ai compris qu'il y a davantage de coopération que de concurrence entre eux, et c'est ce qui permet la pérennité de l'ensemble. Cette approche a changé nos manières d'organiser les différentes étapes de production dans les usines. On a créé un environnement de coopération, et cela accroît la qualité du travail.

Est-ce que l'observation de l'environnement a eu un impact sur la conception des tapis?

Oui. 45 % de nos produits sont faits aujourd'hui par «biomimétisme», autrement dit en s'inspirant de la nature pour concevoir leur design. Par exemple, on a opté pour la production de moquettes où chaque dalle est différente des autres (la couleur, le motif, la texture). Si vous devez en changer une, l'oeil ne le voit pas. On a aussi observé une tortue et sa carapace qui n'a aucun angle droit... On a donc cherché à concevoir des tapis sans angle droit, et cela a permis d'éliminer 10 % des pertes. Autre exemple, l'observation de lézards sur un plafond nous a amenés à réinventer la façon de fixer les dalles. Nous avons éliminé les colles au profit d'un produit de la taille d'une carte de crédit que l'on place sur les coins des dalles, avec un minimum d'adhésif sur un seul côté. Moins d'adhésif réduit considérablement notre impact environnemental.

Comment transmettez-vous cette sensibilité environnementale à vos clients?

Les écologistes ont fait beaucoup de travail pour sensibiliser les gens, en nous montrant la situation dramatique de l'environnement. C'est réel, mais la peur ne mène pas à l'action. Ce qui est important, c'est de réaliser que nous participons à quelque chose de plus grand que nous, et que nous pouvons agir: le talent de chacun peut contribuer à la solution. À condition qu'on propose des solutions concrètes. Par exemple, pour notre entreprise, le plus difficile est de récupérer la matière première chez les utilisateurs eux-mêmes. Le réflexe actuel est de jeter un tapis au dépotoir quand il est usé. Mais nous pourrions réutiliser les fibres ou recycler les produits si nous étions capables de récupérer ces vieux tapis. Et c'est ce que nous faisons, en proposant aux clients non plus d'acheter leurs tapis, mais qu'ils nous les louent. Nous sommes en train de développer un réseau de collecte pour récupérer les vieilles moquettes et les centraliser dans des centres spécialisés. On recycle les produits qui nous sont utiles et on revend à d'autres les matières qu'ils peuvent utiliser. Déjà, l'envers de notre moquette est fait à 100 % de produits recyclés, et 10 % pour la fibre des tapis. Mais pour réussir cela, ça prend énormément d'organisation. Et les gouvernements pourraient nous aider en bannissant les tapis des dépotoirs.

Vous pensez que les entreprises ont la capacité d'influer sur le cours de la société?

Dans le dossier environnemental, les changements les plus importants se feront plus rapidement à travers le monde industriel qu'à travers les décisions des gouvernements, qui restent à la traîne. Les consommateurs peuvent «voter» avec leurs dollars: face à deux produits, ils ont un réel pouvoir quand ils regardent les étiquettes, posent des questions sur les processus de fabrication, les cycles de vie des produits, etc.

Évidemment, il y a des compagnies qui se font tirer l'oreille et qui attendront à la dernière minute pour prendre le virage vert. Au Canada, on discute toujours pour savoir si on va prolonger le protocole de Kyoto et avec quels niveaux d'émissions. On dit que c'est impossible d'y arriver. Pourtant, Interface Flor a déjà réduit ses émissions de 68 %, et nous n'aurons plus aucun impact sur le climat d'ici dix ans. Si on réussit, c'est que ça doit être possible, non?

Et c'est rentable?

Très, très rentable. Le plus gros frein au changement, ce n'est pas l'argent, c'est la façon dont on pense. Quand j'entends un patron dire que cela doit coûter cher de transformer une entreprise pour qu'elle devienne verte, je me dis qu'il n'a pas encore compris. Car ce qui est coûteux aujourd'hui, c'est justement de ne pas prendre ce virage.

Changez-vous aussi la façon de penser des fournisseurs et partenaires d'affaires?

Nous essayons. Mais le frein n'est pas une question technique. Je repense à cet architecte qui me disait: «Mes clients ne sont pas sensibles à l'environnement.» Je lui ai répondu que cela dépendait de la force de ses convictions. Dans sa position, il a la capacité professionnelle de les amener à prendre des décisions positives pour l'avenir de la planète. Le chanteur Sting, dans une de ses chansons, dit: «The Russians love their children too...» Les présidents de compagnie et les architectes les aiment aussi: il faut parfois seulement leur rappeler l'impact de leurs décisions pour leur propre descendance.

Les entreprises ont donc la capacité d'agir, même si les lois ne les forcent pas encore?

C'est une question de valeurs, d'éthique. Dans des conférences, les gens me demandent si nous pourrons un jour arriver à une sorte d'éthique globale en regard des questions environnementales. Je leur donne l'image du golf: des millions de personnes dans le monde jouent sans arbitre, peu importe leur race, leur religion, leur statut social, et ils sont très fiers de respecter les règles. Si on est capable de le faire pour le golf, pourquoi ne serions-nous pas capables de le faire pour protéger la nature... et notre espèce?

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Cette entrevue est extraite de l'émission radio Éthiques au travail, diffusée tous les jeudis soir à 19h30 sur les ondes de Radio Ville-Marie (www.radiovm.com). L'intégralité des entrevues est disponible sur le site www.ethiquesautravail.com

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Laurent Fontaine

Thierry Pauchant

Une collaboration de la Chaire éthique au travail de HEC Montréal
1 commentaire
  • Gilbert Emond - Inscrit 1 mars 2010 14 h 26

    Simplicité et pertinence

    Cet article marie à juste titre la simplicité et la pertinence, il démontre bien les contributions qui peuvent être tirées de la nature et de la complexité dans l'élaboration des améliorations et dans le développement des entreprises. Certes, un tel travail reste long car il demande engagement et réflexion, mais les résultats concrets qui sont évoqués ici sont tout à fait pertinents pour qui veut bien écouter nature et complexité.
    Je recommanderai cet article dans la banque des réflexions de mes étudiants en processus de consultation. Bravo!
    Gilbert Émond, Ph.D.
    Professeur adjoint, Sciences humaines appliquées
    Université Concordia