Les entrevues HEC Montréal - La télésurveillance à l'heure des soins à domicile

Guy Paré, professeur titulaire au Service de l’enseignement des TI à HEC
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Guy Paré, professeur titulaire au Service de l’enseignement des TI à HEC

Devant les défis que posent les systèmes de santé au Québec comme ailleurs, les soins à domicile apparaissent comme «un créneau d'avenir», étant donné le vieillissement de la population et la volonté d'un très grand nombre de personnes de continuer à habiter chez elles. Guy Paré, professeur titulaire au Service de l'enseignement des technologies de l'information à HEC Montréal, travaille depuis 1995 sur les technologies de l'information (TI) et plus spécialement sur celles concernant la télésurveillance à domicile.

Au début des années 1990, M. Paré poursuivait des études doctorales en administration à la Florida International University de Miami. C'est un peu par hasard que la santé est entrée dans sa carrière, alors que son directeur de thèse le mettait en contact avec l'hôpital Johnson Memorial, le deuxième en importance aux États-Unis. «J'ai passé plusieurs mois dans des centres de traumatologie et de grands brûlés, raconte M. Paré, pour qui la recherche est à la fois une passion et une mission sociale. Le dévouement des professionnels de la santé m'a impressionné et ça m'a marqué. J'ai vu les premiers efforts de déploiement de dossier-patient électronique. J'ai beaucoup appris. Ce fut la "bougie d'allumage" qui a révélé ce que je voulais faire en revenant au Québec.»

De retour à Montréal en 1995, il fait la rencontre de Claude Sicotte, un professeur titulaire en administration de l'Université de Montréal, qui est en année sabbatique à HEC. «Nous avions les mêmes intérêts de recherche, moi en technologie, lui en administration. Nos profils étaient complémentaires. Nous avons formé une équipe productive et nous travaillons depuis ensemble étroitement sur de nombreux projets. Nous sommes très sollicités. Nous avons presque l'embarras du choix», souligne M. Paré, devenu une référence au Québec et à l'étranger dans cette niche du patient électronique. En novembre dernier, il était invité par le ministre de la Santé de la France pour faire la présentation d'un important rapport qu'il avait rédigé à la demande de l'Agence de l'évaluation des technologies et des modes d'intervention en santé (AETMIS), qui a pour mission de conseiller le ministre de la Santé du Québec.

La télésurveillance à domicile permet la transmission de données physiologiques et biologiques à des fins de suivi, d'interprétation et de prise de décision clinique concernant les maladies chroniques les plus fréquentes, à savoir le diabète, les maladies pulmonaires, l'insuffisance cardiaque et l'hypertension artérielle. Le patient demeure en contact quotidien avec le centre médical auquel il est rattaché grâce aux TI et à des appareils de communication familiers, tels qu'Internet, le cellulaire ou alors un terminal qu'il peut obtenir en location. Ce lien électronique constant augmente le sentiment de sécurité des patients et permet de désengorger les salles d'urgence des hôpitaux et de contribuer à l'amélioration des services aux patients.

Dans un mémoire présenté au comité Castonguay en 2007, MM. Sicotte et Paré démontraient que, jusqu'en 2000, les systèmes d'information


voir page B 4: télésurveillance

informatisés avaient surtout été appliqués (jusqu'à hauteur de 92 %) dans les secteurs administratifs (comptabilité, ressources humaines, approvisionnements, etc.), et très peu dans le calcul du prix de revient du traitement de la maladie (20 %), dans la gestion des risques (19 %) et en radiologie numérique (7 %). Des progrès importants avaient toutefois été effectués en 2007, mais le rattrapage n'est pas terminé.

M. Paré dirige la Chaire de recherche du Canada en TI dans le secteur de la santé, dont la mission est de mieux comprendre le rôle de levier des TI dans l'organisation de soins de santé, d'identifier et de mesurer les effets cliniques, structurels et financiers des TI dans le dossier-patient électronique, la télésurveillance, la radiologie numérique, etc., et enfin d'étudier les principaux enjeux et risques humains, organisationnels et technologiques d'un tel virage numérique majeur.

La démarche adoptée respecte une méthodologie rigoureuse et des critères scientifiques. «Nous sommes sollicités en tant qu'entité externe ayant une vue objective d'une réalité, qui n'a pas comme un consultant le biais de quelqu'un qui est rémunéré», précise M. Paré, pour qui le souci pratico-pratique est fondamental.

Dans une première phase, dite d'initiation, on évalue la prédisposition organisationnelle, c'est-à-dire la capacité historique et actuelle d'adaptation au changement de la part du personnel, tant à la direction que dans les échelons subalternes; on prépare aussi un dossier de justification, en quelque sorte une étude de faisabilité. Cette dernière démarche est présentement en phase d'expérimentation à l'Institut Nazareth Louis Braille.

Dans un deuxième temps, on évalue les investissements qui seront requis pour réaliser le projet de TI. Ensuite, on entre dans une phase d'implantation, conformément à une méthodologie de gestion de 23 risques (clairement déterminés et validés par 21 experts du secteur de la santé au Québec) concernant aussi bien la compétence du personnel que la qualité et la clarté du projet lui-même, le niveau des attentes, etc. Au cours de ce processus d'implantation, il y a des points de contrôle pour mesurer les progrès. Dans la phase déploiement du projet, on procède à la formation du personnel et à la familiarisation avec les TI. Puis, une fois l'implantation complétée, on va, quelques mois plus tard, procéder à une évaluation des progrès accomplis.


L'étape des projets-pilotes est dépassée

Ce printemps, deux gros projets de télésurveillance à domicile seront mis en branle, un à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, l'autre en Montérégie, au CSSS Desjardins-Roussillon, auxquels participeront des centaines de patients. On dépasse maintenant l'étape des projets-pilotes. M. Paré et ses collègues auront à faire l'évaluation de ces projets pendant un an, en comparant les résultats avec le service à domicile traditionnel offert à d'autres patients.

Serait-il rentable de recourir aux TI? «Dans la littérature sur le sujet, il n'y a pas encore de réponse claire à cette question», répond M. Paré. Le ministère a pour objectif de savoir si cela est rentable, économiquement. Il y a néanmoins certaines données qui parlent d'elles-mêmes. Par exemple, avec le logiciel SyMO, les infirmières qui visitent les patients en phase terminale en oncologie ont un instrument pour recueillir toutes les informations requises, lesquelles sont inscrites instantanément dans le dossier-patient électronique, ce qui libère les infirmières d'un travail administratif une fois de retour à leurs bureaux, de sorte que le temps consacré aux soins directs aux patients passe de 43 à 57 %, soit une heure de plus par quart de travail. Avec une pénurie actuelle de 3500 infirmières au Québec, cela représente une amélioration non négligeable.

Quoi qu'il en soit, il faudra encore de cinq à dix ans avant que la télésurveillance à domicile ne soit implantée à la grandeur du territoire québécois. Présentement, c'est dans la région montréalaise que son implantation est la plus avancée. En fait, les établissements de santé du Québec ont depuis novembre dernier accès à la méthodologie mise au point par les chercheurs, grâce à une licence de commercialisation conclue avec la firme Oliva Girard Groupe Conseil, qui fait les interventions et qui transmet toutes les informations pertinentes à l'équipe de chercheurs, ce qui lui permet de construire sa banque de données. «Tout le monde est gagnant», conclut M. Paré, en notant que HEC Montréal a la plus importante cohorte de professeurs (20) en TI au Canada et est l'une des plus productives en recherche.