Entretien - «La crise, c'est l'échec du système»

«Il faut créer des entreprises pour changer la vie des autres, faire du “business social”», estime le Prix Nobel de la paix et père du microcrédit, Muhammad Yunus.
Photo: Agence France-Presse (photo) Olivier Morin «Il faut créer des entreprises pour changer la vie des autres, faire du “business social”», estime le Prix Nobel de la paix et père du microcrédit, Muhammad Yunus.

Nobel de la paix, Muhammad Yunus n'est ni un théoricien ni un idéologue. Un praticien. Qui s'interroge et tente d'apporter des pistes de réponses. Pourquoi est-ce que rien ne change alors que tout devrait changer face à une économie qui «ressemble à un château en papier dans le ciel»? Comment le leadership politique reste-t-il englué dans un monde dans lequel les nouvelles générations ne se reconnaissent plus? Peut-on concilier business et social et promouvoir une économie à visage humain? Entretien.

Comment l'inventeur du microcrédit analyse-t-il la macrocrise actuelle?

La crise, c'est l'échec du système. Nous continuons comme s'il n'y avait pas de problème, mais cet effondrement du système montre bien que, fondamentalement, quelque chose ne marche pas. Nous avons un bouquet de crises: alimentaire, financière, sociale, climatique, etc. Le point commun entre ces crises, c'est qu'elles sont enracinées dans l'architecture du monde économique basé sur l'obsession du profit.

Que faut-il faire pour vraiment sortir de cette logique?

Cette crise est une chance pour redessiner le système. Il faut repenser les institutions financières, repenser les agences de notation, repenser les banques. Elles ne devraient pas être grosses au point que le gouvernement soit obligé d'intervenir si elles s'écroulent. Elles doivent être plus petites, avec des activités et des spécialités différentes. Elles doivent intégrer les plus pauvres sans accès aux services financiers. Nous avons mis du temps à faire entrer l'être humain dans la théorie économique; et nous l'interprétons de façon très étroite. L'être humain fait de l'argent, il n'est là pour rien d'autre dans le système actuel qui sert à «maximiseur de profit». Or, il a tant d'autres dimensions.

Le G20 a beaucoup parlé d'un nouveau capitalisme. Mais, des paradis fiscaux aux bonus des traders, c'est toujours business as usual...

Le G20 n'a pas changé les institutions. Il doit tailler dans le vif, ne pas se contenter de faire des voeux pieux. Les gouvernements mettent de l'argent ici ou là parce que, quand il y a un problème, c'est la seule chose qu'ils savent faire. Le système existant est basé sur l'égoïsme, on doit en construire un basé sur l'altruisme. Il faut créer des entreprises pour changer la vie des autres, faire du «business social».

Au-delà des mots, y a-t-il une réelle volonté des politiques?

Je ne crois pas. Vous voyez un changement dans le monde? Non. Les hommes politiques vont d'une élection à l'autre, quand changer en profondeur le système nécessite une autre dimension, un autre temps. C'est à nous, les citoyens, de décider, de créer les conditions d'un mouvement social. Nous devons imposer le changement. Et c'est le moment. Nous sommes en 2010; le monde évolue. Les jeunes aussi. Cette jeune génération n'est plus la même que dans les années 60 et 70 où nous avons grandi. Pour nous, un succès financier était une chose formidable. Eux veulent avoir un impact sur la vie de tous, et en tirer des satisfactions. Ils sont plus sensibles à l'aspect social que nous l'étions. Ils sont plus créatifs, mais on ne leur offre pas la chance de se montrer productifs et utiles. On ne leur offre pas de rêve, pas d'horizon, pas d'idéaux, alors qu'ils ont tous les outils pour en trouver...

Des sommes énormes ont été déversées pour sauver le système. Obscène?

L'argent ne résout pas les problèmes. Il faut la bonne machine pour utiliser cet argent. Si vous ne réglez pas la machine, vous continuez à verser de l'essence... comme pour une petite voiture — prenez un rickshaw. Il n'a pas la capacité de dépasser les 50 km à l'heure. Il faut donc modifier le moteur pour qu'il puisse atteindre les 100 km à l'heure. Ensuite, vos efforts seront utiles. Sinon ça ne sert à rien. Mais une machine ne suffit pas. Les machines ne changent pas le monde. Les hommes, si.

De grandes entreprises «font» du social. Comment faire pour que, au-delà de la relation publique, ce soit efficace?

En France, deux entreprises font du «business social», Danone et Veolia. Danone produit des yaourts pour lutter contre la malnutrition des enfants. On me demande: «N'avez-vous pas l'impression que Danone se sert de vous?» Mais c'est moi qui me sers de Danone! Je leur dis: «Je vous en prie, servez-vous de moi!»

«Social» et «business» sont-ils deux mondes compatibles?

Mon idée de départ était de les concilier, même si le business que je défends n'a pas pour objectif de produire du revenu. Quand je parle aux Américains, ils ne comprennent pas: comment pouvez-vous faire quelque chose qui ne génère pas de l'argent? Mais si on enseigne aux enfants qu'il y a deux formes d'entreprises — l'une est le social business, l'autre fait de l'argent —, ils vont comprendre les choses et en grandissant, ils peuvent avoir envie de s'investir. J'investis, je crée de l'entrepreneuriat social pour créer des emplois. Et je veux seulement récupérer ma mise.

À côté du marketing du greenwashing, l'écoblanchiment, va-t-on vers un boom du socialwashing?

Mais si ça marche; si ça permet d'avancer, pourquoi pas? Et même si cela ne représente que 10 % des firmes qui se disent «sociales», c'est déjà ça. Les firmes doivent apprendre qu'elles ne sont pas condamnées à vouloir des rendements de 15 % et qu'elles peuvent aussi faire du social business...

Vous êtes très pro-mécanisme de marché, qui, faute de régulation, a été à l'origine de la crise. Cela réhabilite-t-il le rôle de l'État, du gouvernement?

La crise n'est pas un échec du marché, mais des institutions et des hommes, qui, de super avides, se sont voulus encore plus super cupides. Quant aux gouvernements, je dis simplement: «Pourquoi ne faites-vous pas du business social»? L'aide sociale seule n'est pas une solution. Elle les prive de leur dignité. Il faut donner aux gens l'occasion de sortir d'un système d'assistés...

C'est un discours très à droite, très libéral...

Oui, je sais (rires). Mais on n'a pas le droit d'abandonner les gens. Il faut leur donner une chance de changer de vie. Mais pour eux, rester sur place à ne rien faire, avec des enfants qui naîtront dans le même environnement, ce n'est pas bien.

Cela fait des décennies que vous défendez le microcrédit. Quelle a été la réponse des gouvernements?

Les gouvernements ne devraient pas s'impliquer financièrement pour une bonne raison. Dès que le gouvernement s'en mêle, la politique s'en mêle. La politique et le microcrédit ne font pas bon ménage. Parce qu'on se met à chercher de l'argent non pas pour changer la vie des gens, mais dans un but politique: nous vous donnons l'argent, et tâchez de vous en souvenir en allant voter. Par contre, les gouvernements devraient établir des législations pour mieux réguler le microcrédit et déterminer quel type d'établissement peut prêter aux plus pauvres.

Les critiques contre le microcrédit sont nombreuses. La principale: il ne permet pas de sortir des trappes de la pauvreté...

Nous essayons, nous ne réussissons pas à 100 %. Mais si vous avez mieux à proposer, allez-y! Le social business ne sert pas à faire de l'argent, donc on ne peut pas me reprocher de m'enrichir. Je veux aider les gens à s'en sortir, à sortir du chômage. Pour l'auto-entreprise, il faut de l'argent, donc je leur dis: voilà de l'argent et vous pouvez commencer quelque chose. C'est pourquoi ça marche si bien avec les femmes. Tout n'est pas parfait. Offrez-leur une meilleure route.

La Grameen Bank, avec 30 000 personnes et 2600 succursales, n'est-elle pas une multinationale comme les autres?

Nous avons huit millions d'emprunteurs, environ 90 % remboursent leurs prêts. Nous n'acceptons pas d'argent des agences officielles, du gouvernement, des fondations. Pour ouvrir une banque, il faut avoir des millions de dollars. La banque traditionnelle, c'est comme un énorme paquebot appareillant pour l'océan avec une foule de passagers à bord. La banque de microcrédit, c'est comme une pirogue qui flotte sur une eau peu profonde. Si vous voulez la même architecture qu'une banque traditionnelle, ça ne marchera pas. Il vous faut élaborer une nouvelle architecture.

Autre grief formulé contre le microcrédit: les taux d'intérêt genre subprime, parfois proches des taux d'usure.

C'est une critique qui nous est faite couramment. La réalité, c'est que vous devez évaluer vos coûts et couvrir vos frais. Mais pas de chercher à gagner de l'argent sur les dos des pauvres. Personne ne vous demande de faire de l'argent. Le microcrédit, c'est justement une solution de rechange aux usuriers, aux requins qui attaquent les pauvres. Il faut donc faire autant de restrictions que possible. Limiter les taux d'intérêt. Si vous faites dans les 10 %, vous êtes dans le vert. Si vous entre 10 % et 15 %, vous êtes dans le microcrédit. Si vous vous êtes au-dessus de 20 % vous êtes dans le rouge, c'est l'usure... Dès que le microcrédit est devenu populaire, des requins ont voulu faire de l'argent. Le microcrédit n'est pas là pour faire de l'argent. Il est là pour aider les gens à sortir de la pauvreté, pas pour que les riches fassent de l'argent sur le dos des pauvres encore une fois.

Le microcrédit est-il condamné à jouer les béquilles du système?

L'avenir est grand ouvert. À condition qu'on le prenne au sérieux. Sinon, ça restera une sorte de «boutique».

Un message?

Oui, à l'intention des jeunes: «Sachez quel monde vous voulez créer, écrivez-le, accrochez-le sur le mur et travaillez pour ça.»
4 commentaires
  • Khayman - Inscrit 8 février 2010 10 h 29

    Inertie

    « Oui, à l'intention des jeunes: «Sachez quel monde vous voulez créer, écrivez-le, accrochez-le sur le mur et travaillez pour ça.» »

    Oui chef !

    Je dois cependant dire qu'on a souvent l'impression que le combat est vain, l'inertie du système étant trop grande.

    Saint Chuck Norris priez pour nous !

  • Réal Ouellet - Inscrit 8 février 2010 10 h 39

    Échec du système

    Échec du système, c'est bien ça le drame. Il n'y a donc personne de responsable. Les mêmes qui ont créé la crise viennent imposer les correctifs nécessaires pour s'assurer de continuer à se servir dans l'auge du capitalisme gangrainé à l'os. et la roue tourne. Le salaire d'un président de grande banque pourrait nourrir combien de millions d'enfants qui meurent de faim. Mais ça ce n'est pas grave...il faut arrêter de se laisser aller aux mauvaises pensées!

  • Stéphane Martineau - Inscrit 8 février 2010 12 h 13

    Lire Freitag

    Pour qui veut mieux comprendre le capitalisme financier actuel, prendre la mesure de ses origines et des dangers qu'il nous fait courir, il faut lire l'ouvrage L'impasse de la globalisation de Michel Freitag (2008, écosociété)...oeuvre magistral d'un très grand sociologue décédé il n'y a pas longtemps.

  • Andre Vallee - Inscrit 8 février 2010 19 h 44

    Deux conseils

    Vivez selon vos moyen et faites affaire avec les Caisses Desjardins. Les dirigeants ne se sauveront pas avec des fortunes appartenant à tous.