Il y a 20 ans, la bulle enflait, enflait... et les Japonais s'éclataient

Tokyo — Le 29 décembre 1989, l'indice Nikkei de la Bourse de Tokyo atteignait en clôture 39 915,87 points: apogée de la frénésie spéculative et de la fièvre acheteuse qui avaient contaminé la société japonaise. Vingt ans après, on se souvient de «la bulle» avec nostalgie ou honte.

«Mon mari travaillait dans le secteur du bâtiment. Les primes étaient d'un montant faramineux. À tel point qu'on a presque pu rembourser le prêt contracté pour l'achat de notre appartement en deux ans», témoigne anonymement une mère de famille.

«À l'époque j'étais femme au foyer, mais pour me donner de l'importance, je me promenais avec un gros agenda, ce qui n'avait pas de sens», reconnaît-elle.

«J'étais au collège. Mon père disait que nous étions une famille pauvre, mais durant la période de la bulle notre situation s'est améliorée d'un seul coup», renchérit une autre, sur un forum en ligne.

«Anniversaire ou pas, je n'avais qu'à dire que je voulais quelque chose pour qu'on me l'achète. La maison s'est emplie des plus récents appareils électroménagers», ajoute-t-elle.

Et d'avouer: «mon père a gagné beaucoup d'argent en boursicotant».

Destination préférée pour les voyages scolaires en 1989? La Bourse de Tokyo!

«Tout le monde était devenu spéculateur: on achetait quelque chose —un terrain, un appartement, un tableau, un bijou— en se disant que si on le revendait le lendemain, on toucherait le jack-pot», souligne un ancien employé de banque, Jun Ikeido.

A la veille de Noël, le magasin Tiffany dans le quartier tokyoïte ultrachic de Ginza avait des airs de braderie. Armani, Versace, Rolex... le Japon était devenu pour les marques de luxe étrangères un paradis.

Pour les fabricants et les commerçants, «baburu jidai» (période de la bulle) rimait avec «tout se vend». «Surtout les produits chers», ricanaient les profiteurs, lesquels étaient alors légion.

«Les gens avaient confiance en leur banquier qui leur prêtait de l'argent et leur promettait de continuer. La responsabilité des banques dans la formation de la bulle était énorme», selon M. Ikeido.

La spéculation boursière et immobilière touchait au premier chef les entreprises qui investissaient dans des terrains de golf, hôtels et autres lieux de villégiature où se ruaient des salariés généreusement rémunérés.

C'était l'époque des feuilletons TV où le héros était un blanc-bec frais émoulu mais qui habitait déjà dans un immense appartement chèrement meublé à l'occidentale et allait draguer dans des restaurants et bars renommés de Tokyo, souvent aux frais de l'entreprise.

Les étudiants qui étaient alors en campagne de recherche d'emploi, plus d'un an avant la fin de leur cursus universitaire, recevaient des centaines d'imprimés racoleurs de sociétés et collectionnaient les promesses d'embauche.

La soif d'argent dégénéra également en retentissants scandales politico-financiers que symbolisa la tentaculaire affaire de corruption Recruit, une maison d'édition touche-à-tout qui distribuait à qui pouvait lui être utile des actions boursières non déclarées... à revendre au bon moment.

Las, six mois après avoir atteint son maximum historique du 29 décembre 1989, le Nikkei ne valait plus que 32000 points, et seulement 17000 fin 1991.

La bulle n'éclata pas soudainement, dans un krach boursier, mais se dégonfla lentement et inexorablement, faisant d'abord suffoquer les secteurs de l'immobilier et de la finance, avant d'asphyxier toute l'économie.

Le Japon a mis dix ans à s'en remettre, connaissant quelques brèves périodes de rémission, avant de replonger l'an passé, à cause de la crise financière mondiale. Le Nikkei est tombé à 7054 points le 10 mars 2009 et tourne aujourd'hui aux environs de 10 500 points.