Entrevue avec Jacques Daoust - La passion du développement économique

Jacques Daoust, président d’Investissement Québec
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Jacques Daoust, président d’Investissement Québec

Jacques Daoust revient sur cette crise qui est venue conjuguer son impact conjoncturel aux problèmes structurels. Ce passionné du développement économique aborde au passage cette résilience du Québec. Il pense à cette diversification qui a permis à l'économie québécoise de se soustraire au diktat du salaire minimum et de son effet de «domino de misère, de délocalisation».

L'homme vient d'être nommé MBA de l'année par l'Association des MBA du Québec. L'honneur vient consacrer «l'ensemble de son oeuvre», lance à la blague un Jacques Daoust, qui se proposait de consacrer son allocution de remerciement aux dix grandes erreurs de sa carrière. «Je pense à cette fois, lorsque je travaillais à la Défense nationale. Je suis arrivé en retard, mon supérieur n'a pas été sans me le faire remarquer...» Le président et chef de la direction d'Investissement Québec s'arrête là, disant, dans un éclat de rire, craindre que sa présentation passe à la censure de son équipe des communications.

Plus sérieusement, celui qui dirige depuis juin 2006 la société d'État spécialisée en financement d'entreprises parle de cette crise financière, suivie d'une récession, qui n'a finalement pas trop ébranlé le Québec.

Donnant l'exemple d'un Ontario secoué par le poids du secteur automobile dans son économie, «le Québec résiste mieux parce qu'il est plus diversifié». Dans son évolution, le Québec a su faire des choix sectoriels importants et miser sur ses grandes locomotives que sont Bombardier, CGI, SNC-Lavalin, Ubisoft ou encore Hydro-Québec, donne-t-il en exemple.

Cependant, dans l'ensemble, cette crise est venue nous rappeler que derrière une conjoncture assombrie se cachaient d'énormes problèmes structurels. Dans les pâtes et papiers, dans l'automobile, dans le secteur financier. «Il y a 50 ans, on disait que tout reposait sur une bonne connaissance de son banquier. Un deuxième segment s'est développé depuis, avec les banques d'affaires du type Lehman Brothers ou JP Morgan. Ce segment, qui accaparait 40 % du marché du financement, s'est effondré en trois semaines.» Il reprend une citation de Jacques Attali, qui disait: «Il faut que le métier de banquier redevienne ennuyeux.»

Tout a été exacerbé. «Lorsque c'est structurel, tu es en mesure de recycler, d'appliquer des correctifs et des solutions de rechange de manière graduelle. D'assurer une transition. Mais lorsqu'il y a crise, les priorités changent. Des choix doivent alors être faits et rapidement sur qui doit survivre.»

Celui qui dirige ce que l'on peut appeler un «prêteur de dernier recours» aborde, au passage, ce réflexe qu'ont les entreprises d'acheter à levier lorsque tout va bien et de s'empresser de faire appel au gouvernement en temps difficiles. «Pourquoi ne pas plutôt les inciter à se constituer un trésor de guerre, à se doter d'une provision pour les temps durs? Pourquoi ne cessent-elles pas de voir l'État subventionnaire et de rechercher plutôt un État partenaire?», demande-t-il.

Caisse de dépôt

Jacques Daoust cumule 38 années de carrière qui l'a fait passer du ministère de la Défense nationale à SNC-Lavalin, puis à Placements Banque Nationale, à Gestion de portefeuille Natcan, à la Banque Laurentienne et à la direction de BLC-Edmond de Rothschild, Gestion d'actifs. Ce parcours dans l'univers financier lui a valu de figurer dans la liste de candidats potentiels à la présidence de la Caisse de dépôt et placement du Québec. Un beau défi que ce «bon serviteur de l'État» aurait sûrement accepté de relever si le gouvernement lui avait confié les rênes du plus grand gestionnaire de portefeuilles au Canada. «Vous comprendrez qu'il est difficile pour moi de parler de cela», se contente-t-il de dire, d'autant qu'il a longtemps oeuvré dans le sillon de Henri-Paul Rousseau, notamment dans le groupe Banque Laurentienne. «Ce sont des fonctions où il existe des moments pour entrer et des moments pour sortir», ajoute-t-il, tout en rappelant qu'il est pleinement heureux dans son poste actuel.

L'homme de 61 ans est toujours un passionné du développement économique. Tant qu'il a des défis, des challenges... Il dira qu'il a connu son seul véritable grand stress lorsqu'il est devenu grand-père. Quant à la retraite: «tant que tu as du plaisir». Il répète que la retraite, «c'est la liberté de faire des choses pour des raisons autres qu'économiques.»

De cette carrière qui l'a placé dans des postes d'observation plutôt privilégiés, il retient tout le chemin accompli par le Québec. «En 1992, alors que le taux de chômage dépassait les 10 %, on m'aurait dit: "Tu choisis entre créer trois emplois à 25 000 $ et un emploi à 75 000 $". J'aurais évidemment pris la première option. Aujourd'hui, je choisirais l'emploi à 75 000 $.» Compte tenu de la taille de leur population, la Chine et l'Inde veulent des projets créateurs de beaucoup d'emplois. «Ils n'injecteront pas 1 milliard uniquement pour créer 300 emplois. Si l'investissement en technologie nécessite un grand déboursé pour créer peu d'emplois, ils ne le feront pas. C'est leur talon d'Achille. Nous, on peut mettre l'énergie nécessaire pour attirer un investissement de 1,5 milliard qui générera 300 emplois rémunérés à 80 000 $ chacun.»

Jacques Daoust en rajoute: la Chine, avec son salaire minimum en hausse, doit conjuguer avec le salaire minimum plus faible de ses voisins. Cela la contraint à délocaliser, vers la Corée notamment. «C'est un domino de misère, de délocalisation, qui maintient la misère. Nous n'avons pas à jouer ce jeu-là. Mais nous n'avons pas le choix. Nous devons retenir des créneaux porteurs, faisant appel à la technologie et à une main-d'oeuvre de qualité, spécialisée, et viser à y être numéro un. Lorsque tu te contentes d'être deuxième, cela veut dire que tu acceptes de perdre.»

Ce plaidoyer fait appel à un appariement entre la diplomation et les besoins de l'entreprise. «Nous accordons beaucoup d'attention au décrochage scolaire et vantons les mérites d'une formation universitaire de deuxième et de troisième cycles. Mais nous oublions de valoriser le diplôme d'études collégiales et les techniciens. Ces emplois spécialisés seront en forte demande.» Il donne l'exemple d'une entreprise étrangère qui a appuyé son implantation au Québec sur sa capacité à pouvoir combler un besoin de 500 soudeurs. Or, c'est grosso modo le nombre de soudeurs qu'abrite tout le Québec, illustre-t-il.

Le président d'Investissement Québec parle également de l'importance de redonner son importance au secteur manufacturier. «Ce secteur a beaucoup évolué. Et n'oublions pas que lorsqu'un grand fabricant ferme ses portes, les retombées se font ressentir sur les fournisseurs, mais aussi sur les avocats, les comptables et autres conseillers ou professionnels. Le secteur des services est, par définition, au service de quelqu'un, de quelque chose.»

De l'après-crise, il dira: «Soyons visionnaires plutôt que nostalgiques.» Et il insistera sur le bien-fondé de miser sur la force des régions. De laisser le milieu se prendre en main.

À voir en vidéo