Opel - GM fait face à l'hostilité de l'Allemagne

New York — General Motors (GM) a fait un pari en décidant contre toute attente de garder sa filiale Opel, s'estimant capable de redresser son pilier européen au risque d'affronter l'hostilité du personnel local et la rancune des autorités allemandes, estimaient hier les analystes. Déjà hier Berlin réclamait à GM le remboursement d'un prêt-relais de 1,5 milliard d'euros, tandis que les syndicats appellent à la grève pour protester contre la restructuration.

«Nous récupérerons l'argent du contribuable», a déclaré hier le ministre de l'Économie, Rainer Bruderle. Il a fustigé la décision «totalement inacceptable» de GM et invité le constructeur américain à faire connaître «aussi vite que possible» le détail de son plan de restructuration. «Si on nous le demande, GM remboursera le prêt-relais en question», a assuré une porte-parole de GM Europe, Karin Kirchner.

Les syndicats ont ajouté qu'ils ne céderont pas au «chantage» et reviendront sur les concessions faites pour favoriser la vente à Magna. Les syndicats d'Opel s'étaient entendus avec l'équipementier canadien pour une réduction des coûts de 265 millions d'euros par an. Le président d'IG Metall, Berthold Huber, a également dénoncé la décision «invraisemblable» de General Motors. «Des années d'erreur de gestion de General Motors ont conduit Opel à cette situation difficile. Dès lors, GM n'apportera vraisemblablement pas de solution viable», a-t-il estimé.

Le géant américain, ex-premier constructeur automobile mondial sorti il y a deux mois d'un redressement judiciaire, avait le choix entre sacrifier ses activités européennes pour mieux se redresser chez lui aux États-Unis, ou abandonner la stratégie du repli pour tenter un nouveau départ sur ses deux jambes. «Dans les deux cas, c'était un pari», souligne Terrence Guay, professeur à l'Université d'État de Pennsylvanie.

Le problème, c'est que le constructeur américain va maintenant devoir composer «avec des salariés déçus, qui ne soutiennent pas GM, un management encore plus affaibli et des pertes massives, qui devront être financées», a souligné en Allemagne l'expert très respecté Ferdinand Dudenhöffer, de l'Université de Duisbourg. «Ils affrontent de forts vents de face maintenant en Allemagne, avec les syndicats, les politiques, et peut-être aussi l'homme de la rue qui a fini par ne plus aimer GM en tant que société», a aussi souligné Jürgen Pieper, analyste à la Metzler Bank.

Mais d'autres experts relativisent le risque que l'Allemagne entrave la survie d'Opel, et soulignent plus généralement que General Motors aurait suivi une «stratégie à courte vue» en se privant de son pilier européen.

Puisque l'Union européenne avait laissé entendre que Berlin ne pouvait pas refuser à d'autres que Magna-Sberbank ses aides publiques, «notre sentiment c'est que GM pense maintenant pouvoir accéder aux 4,5 milliards d'euros de prêts et de garanties qui avaient été promises par le gouvernement allemand pour la transaction Magna», estimait hier l'analyste Peter Sklar, chez BMO.

M. Guay prévoit une nouvelle répartition géographique des sacrifices imposés à Opel: «La question c'est de savoir où seront les licenciements. [...] Le nombre va sans doute rester globalement le même [qu'avec Magna], mais je soupçonne qu'il y aura plus de licenciements en Allemagne», a-t-il dit. Mais, «si GM menace de fermer [l'usine de Bochum, en Rhénanie-du-Nord Westphalie], Berlin aura très envie de négocier», relève M. Pieper.

Opel compte plus de 25 000 salariés en Allemagne. GM Europe, qui emploie environ 50 000 personnes, se classe quatrième pour les ventes en Europe, derrière Volskwagen, PSA et Ford Motor, selon l'Association des constructeurs automobiles européens.

Beaucoup estimaient hier que General Motors, en convalescence alors que frémit la reprise du marché automobile, aurait pris un risque encore plus gros en sacrifiant Opel. «Se construire soi-même un concurrent, et en plus sur l'important marché russe, ça n'avait pas de sens», estime le professeur Stefan Bratzel, de l'institut d'études sur l'automobile de Bergisch Gladbach.

Chez Bank of America, l'analyste John Murphy juge aussi que la décision de garder Opel, après une longue période de panique, «montre que les décisions rationnelles commencent à l'emporter, ce qui est un signe encourageant non seulement pour GM, mais pour tout le secteur automobile».

Pour Magna, «la vie continue»

Le patron de Magna, Frank Stronach, a réagi avec sérénité. «La vie continue.» M. Stronach et ses collaborateurs avaient investi plusieurs mois d'efforts dans l'acquisition d'Opel, pour laquelle Magna s'était associé à la puissante banque russe Sberbank. «Ce n'est pas à nous de critiquer un client», a-t-il expliqué. General Motors est le plus important acheteur de produits de Magna.

Dès mardi soir, le groupe Magna avait fait savoir qu'il acceptait la décision de GM et souligné qu'il continuerait «à soutenir Opel et GM dans les défis à venir».