C'est quoi, être écoresponsable?

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale

Arrêtons de nous fouetter: non, les Québécois ne sont pas moins écoresponsables que le reste de la population occidentale. La plupart d'entre eux sortent chaque semaine leur bac de recyclage, quelques-uns s'adonnent même au compostage et cherchent de plus en plus à consommer bio ou local. Sauf que ça ne suffira probablement pas à sauver la planète. Aujourd'hui, nombre de spécialistes s'accordent à penser que, pour être véritablement écologique, il ne faut plus seulement consommer mieux, mais consommer moins.

Décroissance. Claude Cossette, professeur titulaire en publicité sociale à l'Université Laval, n'a pas peur de lâcher le mot. « Moins consommer, mieux répartir les richesses. Ne pas jeter son ipod touch parce qu'il y en a un nouveau qui vient de sortir, ne pas s'acheter un sixième manteau, une troisième auto plutôt que de prendre le métro, réduire la température de son appartement, se dire qu'on n'est pas obligé de partir en vacances à l'autre bout du monde tous les quatre matins, ni d'avoir un chalet d'été sous prétexte qu'on est riche. Évidemment, ce n'est pas très populaire comme discours, reconnaît-il. Mais il va bien falloir se mettre à l'entendre. ?¶tre réellement écoresponsable aujourd'hui, c'est accepter la décroissance. Tout le reste, ce ne sont que des pansements. »

Consommer n'est pas la solution

Pas très populaire, et surtout à contre-courant de tous les discours des grands de ce monde pour sortir de la crise financière. « À les entendre, le consommateur est la solution, commente David Clerk, directeur général des éditions Protégez-vous. On scrute tous ses faits et gestes et on se réjouit lorsqu'il recommence à acheter. Il y a un double discours: l'écologique, qui lui demande de consommer moins, et l'économique, qui l'incite à acheter pour le bien de toute la société! Dix milliards de dollars sont dépensés chaque année au Canada pour la publicité, deux milliards rien qu'au Québec. Combien de pièces sont investies pour informer, expliquer que chacune de nos décisions a un effet sur notre environnement, et comment faire en sorte de minimiser les impacts négatifs? » Un double discours d'autant plus cynique que les publicitaires reprennent à leur compte la préoccupation écologique grandissante, notamment chez les jeunes populations. « Ils insistent sur l'aspect biodégradable et écosécuritaire des produits qu'ils vantent, s'insurge Claude Cossette. Mais tout ça, c'est du bluff! Le but, c'est de vendre toujours davantage. Or hyperconsommer, c'est hypergaspiller, donc hyperrejeter dans la nature. »

« Nous sommes, sur le continent nord-américain mais aussi dans tout le monde occidental, entrés dans la société de consommation dans les années 50, analyse Benoît Duguay, professeur à l'École des sciences de la gestion de l'UQAM. Et c'est correct: les gens s'étaient beaucoup privés, ils avaient soif. Mais la machine s'est emballée dans les années 90. Nous sommes passés à une société de surconsommation. Alors, aujourd'hui, les gens en prennent conscience, certains font des gestes écoresponsables, il y a de plus en plus de produits recyclés. Mais, en même temps, la quantité de déchets explose parce qu'on consomme toujours plus. »

Et parce qu'on consomme de plus en plus de produits emballés. Une salade chez le maraîcher, c'est sûr que ça produit moins de déchets que les coeurs de laitue lavés en sachet plastique. « Nos habitudes, notre quotidien, métro-boulot-dodo, font que la plupart d'entre nous avons bien d'autres chats à fouetter, poursuit Benoît Duguay. ?¶tre écoresponsable, ça nécessite du temps et de l'argent. Du temps, parce que c'est toujours plus facile de réchauffer un plat surgelé au micro-ondes que de préparer le souper pour toute la famille. De l'argent, parce qu'acheter local, paradoxalement, ça coûte plus cher. Je me demande toujours pourquoi la barquette de bleuets acheminée depuis la Californie coûte moins cher que celle du producteur québécois? »

Rien n'a de durée

Sans parler du phénomène de l'obsolescence: il y a quarante ans, un électroménager pouvait durer plus de deux décennies, un réfrigérateur, une quinzaine d'années. Aujourd'hui, leur durée de vie dépasse rarement les dix ans. Quant au métier de réparateur, il a purement et simplement disparu. Quand c'est cassé, on rachète. Quand c'est encore couvert par la garantie, on remplace par le même objet. « On a souvent tendance à faire peser la responsabilité sur l'individu, estime David Clerk. On ne va pas avoir d'autre choix que de consommer moins, mais la question, c'est à quel niveau on le prend. Est-ce que ce n'est pas à la société que revient cette obligation? Est-ce que ce n'est pas à elle de se demander s'il n'y aurait pas d'autres manières d'évaluer notre richesse, notre succès, que le produit intérieur brut? »

Parce que, en tout cas, ça ne viendra pas de l'être humain, foncièrement myope, semble penser Claude Cossette. « En ce moment, à l'Université Laval, il y a un référendum pour savoir si les étudiants seraient prêts à payer quelques pièces de plus chaque mois pour que leur carte de transport soit intégrée dans leurs droits de scolarité, raconte-t-il. Eh bien, on n'est pas sûr que ça passe. Parce que les étudiants, tout écoresponsables qu'ils se prétendent, préfèrent garder leur liberté de venir à l'université comme ils le souhaitent. » Même discours de la part de Benoît Duguay, selon qui la crise financière n'a pas fait assez mal au Québec pour éveiller réellement les consciences. « Aux États-Unis, oui, les consommateurs ont mis le frein. Mais ici? Alors, il va bien falloir un jour légiférer. Et que la loi ait des dents, qu'il y ait des amendes, parce que, quand on touche au porte-monnaie des gens, c'est là que les comportements changent. »

Légiférer comme dans certains pays européens. Aux Pas-Bas notamment, où, dans certaines villes, les citoyens disposent d'une petite poubelle hebdomadaire. S'ils dépassent leur quota d'ordures, ils doivent passer à la caisse. « Du coup, tout le monde s'y met, estime Claude Cossette. Les consommateurs choisissent leurs produits en fonction des emballages. Alors, le fromager, son camembert, au lieu de lui mettre un papier, un film plastique et un carton comme c'est le cas ici, il ne lui met qu'une seule couche. Nous allons certainement y venir nous aussi. Par la force des choses. Mais ce serait tellement plus agréable si on acceptait de se mettre tous autour d'une table et d'en discuter calmement. »

Collaboratrice du Devoir
1 commentaire
  • Jacques Morissette - Inscrit 17 octobre 2009 10 h 59

    Article très intéressant.

    Effectivement, êtes-vous écoresponsable ou vivez-vous malgré vous dans le double discours qu'on vous propose?