Mode - Le chant du cygne de Christian Lacroix?

Les tons noirs et bleu nuit ainsi que les lignes sobres de la collection dévoilée hier par Christian Lacroix illustraient bien l’ambiance qui règne ces jours-ci dans le monde de la haute couture.
Photo: Agence France-Presse (photo) Les tons noirs et bleu nuit ainsi que les lignes sobres de la collection dévoilée hier par Christian Lacroix illustraient bien l’ambiance qui règne ces jours-ci dans le monde de la haute couture.

Paris — Les limousines faisaient la queue hier dans la rue de Rivoli. C'est dans une salle du Musée des arts décoratifs, située dans une aile du Louvre, que le couturier Christian Lacroix présentait sa collection automne-hiver. L'événement, dont l'ampleur avait pourtant été réduite de moitié, a quand même attiré le Tout-Paris. Quelque 280 invités triés sur le volet se sont pressés pour découvrir les 23 robes de mousseline, de taffetas et de satin brodé que le couturier présentait, peut-être pour la dernière fois.

C'est que l'événement pourrait être le chant du cygne du grand couturier arlésien, qui avait redonné le goût du luxe au petit monde de la haute couture en 1987 avec ses robes-bulles et ses couleurs chatoyantes évoquant les rivages de la Méditerranée. Cette époque semble bien révolue. Signe d'une industrie en crise, la maison Christian Lacroix est en faillite. Autrefois propriété du numéro un mondial du luxe, LVMH, la société a été rachetée en 2005 par les frères Falic, spécialistes américains des produits détaxés. Lacroix a perdu 15 millions de dollars l'an dernier seulement sur un chiffre d'affaires de 45 millions. Depuis, ses ventes de prêt-à-porter sont en chute de 35 %.

C'est donc «par la peau des dents» que le flamboyant couturier a réalisé cette collection de la dernière chance. Comme une bouteille d'eau jetée à la mer. Car Christian Lacroix ne désespère pas de trouver un repreneur avant de devoir congédier définitivement, à la fin de juillet, ses 125 employés.

La faillite annoncée semble avoir eu l'effet d'un véritable coup de semonce dans le petit monde de la haute couture parisienne. Pour ce défilé, le Musée des arts décoratifs a offert ses lambris gratuitement. On a vidé les stocks de tissu de la maison et les mannequins ont défilé bénévolement. Les fournisseurs de Lacroix, pourtant criblés de dettes, ont aussi mis la main à la pâte. Le corsetier Hubert Barrère a offert ses dentelles, Roger Vivier les chaussures, Legeron ses fleurs artificielles en plumes ou en soie. On avait rarement vu des artisans, qui habituellement se livrent une rude concurrence, se serrer les coudes ainsi. Dans la salle, une banderole affichait «Christian Lacroix Forever».

Une industrie en crise

Les tons noirs et bleu nuit ainsi que les lignes sobres de la collection dévoilée hier illustraient bien l'ambiance qui règne ces jours-ci dans le monde de la haute couture. Alors que la France enregistrait 800 000 chômeurs de plus en 2009, Christian Lacroix n'est pas le seul à gratter les fonds de tiroirs. Anne Valérie Hash, elle, a carrément décidé de ne pas présenter de collection ce mois-ci afin, dit-elle, de se concentrer sur la prochaine. Mais on se doute que la crise est passée par là. Même Christian Dior a dû délaisser les salles de 1000 places et retraiter dans ses somptueux locaux de l'avenue Montaigne. On invoque évidemment un retour aux origines et à une certaine intimité. Mais ces périphrases cachent mal une réalité pourtant simple: la crise frappe de plein fouet l'industrie du luxe.

Faut-il s'étonner que le premier frappé soit Christian Lacroix? Ce touche-à-tout infatigable n'a jamais été là où on l'attendait. À une époque où triomphe la mondialisation, il arrive avec son style joyeusement baroque et ses couleurs flamboyantes à l'identité méditerranéenne ouvertement revendiquée. Une fois les esprits conquis, il revient à des lignes plus simples et à des couleurs chatoyantes qui déroutent à nouveau ses fidèles. Plus récemment, il a créé des costumes de scène pour Carmen, Phèdre et Cyrano de Bergerac. Il a signé un timbre de la Saint-Valentin pour les postes françaises, illustré la couverture du Petit Larousse et même redessiné l'aménagement intérieur des nouveaux TGV Méditerranée. En juin dernier, il avait organisé un défilé avec des textiles de récupération pour souligner les 60 ans des Compagnons d'Emmaüs, fondés par l'abbé Pierre. Mais, peut-être parce qu'il était trop imprévisible, il n'a jamais pris le virage financier de ses concurrents.

Depuis sa fondation, la maison a connu une douzaine de p.-d.g. Sa collection de prêt-à-porter, vendue dans quelques centaines de boutiques à travers le monde, mais dont quatre seulement portent le nom de Christian Lacroix, n'est pas rentable. Ses accessoires seraient mal pensés. Dans un monde qui vit essentiellement des produits dérivés, le parfum C'est la vie lancé par le couturier en 1990 fut un échec. Or les parfums représentent environ 60 % des revenus des grands noms de la haute couture. Lorsqu'ils rachètent la marque, les frères Falic vont tout miser sur le marché américain, où la crise ne tardera pas à frapper. Lacroix avoue n'avoir jamais été en osmose avec ses actionnaires.

Fini les spectacles

Il n'est pourtant pas le seul à tirer le diable par la queue. Malgré les prétentions de certains, peu sortent indemnes de la crise. Chanel et Hugo Boss ont fait des mises à pied en France et en Allemagne. Le groupe de produits de luxe italien IT Holding, qui détient les marques Gianfranco Ferre, Versace et Galliano, a récemment été placé sous la Loi de la protection contre les faillites. Seul le marché asiatique semble toujours en expansion.

«La crise est un nuage gris au-dessus de nos têtes. Ce n'est pas une raison pour se couvrir la tête de cendres comme des suppliciés», avait déclaré Christian Lacroix en février dernier. Cinq mois plus tard, le ton a changé chez les couturiers parisiens. Déjà, cet hiver, Karl Lagerfeld avait annoncé la fin du «bling-bling» et du clinquant. «Aujourd'hui, on a dépassé les collections des années 90 qui étaient des spectacles. Je crois que tous les couturiers le savent: il faut vendre», déclarait à l'agence Reuters le créateur Stéphane Rolland, qui présentait sa collection lundi au Palais de la découverte.

Signe que la crise laissera sa trace, lors des défilés de cet hiver, le spécialiste du recyclage Martin Margiela avait inventé une veste toute blanche... en papier essuie-tout! En ces temps difficiles, même la richesse essaie de se faire discrète.

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Correspondant du Devoir à Paris