Portrait - Boréalis, ou quand le minier se fait social

Patrick Grégoire l’un des deux fondateurs et vice-président de Boréalis. La société est pourtant peu connue au Québec, puisque 95 % de ses activités ont lieu à l’étranger, dont 60 % en Afrique.
Photo: Jacques Grenier Patrick Grégoire l’un des deux fondateurs et vice-président de Boréalis. La société est pourtant peu connue au Québec, puisque 95 % de ses activités ont lieu à l’étranger, dont 60 % en Afrique.

Dans la catégorie «Intelligence d'affaires» des prix OCTAS cette année, il y avait trois entreprises en lice, la SAQ, la CSST et Boréalis, une petite société de Magog lancée en 2004 par deux jeunes géographes. C'est David qui l'a emporté contre les deux Goliath, une reconnaissance extraordinaire, puisque les OCTAS récompensent les meilleures réalisations dans l'industrie des technologies de l'information au Québec.

La société Boréalis (Boréal-informations stratégiques) est pourtant peu connue au Québec, puisque 95 % de ses activités ont lieu à l'étranger, dont 60 % en Afrique, suivi de l'Amérique latine. Sa clientèle se trouve surtout dans de très grandes sociétés fort connues, comme Barrick Gold, Newmont Mining, Rio Tinto, ExxonMobil, etc. Son chiffre d'affaires, qui a doublé trois fois depuis 2004, est inférieur à cinq millions et son équipe ne compte que 35 employés.

L'an dernier, 90 % de ses revenus provenaient du secteur minier, dans un créneau tout à fait particulier et encore largement négligé dans la majorité des sites d'exploitation minière dans les pays en développement. Boréalis est un pionnier dans les domaines de la gestion de la responsabilité sociale et de la performance écologique. «Le domaine de l'exploration minière étant plutôt traditionnel, les solutions d'intelligence d'affaires sont encore peu utilisées. Il s'agit donc d'un avancement significatif dans ce domaine. Initialement, il y avait moins d'une dizaine d'utilisateurs de ce système. Le nombre approche aujourd'hui la centaine et augmente continuellement», lit-on en conclusion du cas soumis pour le concours des OCTAS.

L'exemple de projet que gère Boréalis et qui avait été soumis pour ce concours était celui de Freeport McMoran Copper & Gold. Au début, le mandat portait sur un site en Arizona, puis le projet a rapidement pris de l'ampleur pour englober 40 sites répartis sur quatre continents. Le rôle de Boréalis consistait à compiler les activités de tous les sites pour les analyser et les présenter dans un rapport de suivi mensuel. «Boréalis est le seul à faire cela, globalement», souligne Patrick Grégoire, l'un des deux fondateurs et vice-président.

L'autre cofondateur est Jules Paquette, qui agit à titre de président. Les deux sont originaires de Sherbrooke et se sont connus au cégep et à l'université. Patrick a commencé sa carrière dans la géomatique municipale, Jules est passé par les ministères de l'Environnement et des Ressources naturelles avant de devenir directeur de l'informatique chez Bombardier Transport en Europe. Leur première collaboration professionnelle s'est faite pour un projet d'ExxonMobil au Tchad. C'était la première fois, semble-t-il, qu'on tentait d'appliquer les principes de la Banque mondiale concernant la gestion de l'argent dans un pays, une fois le projet bien implanté, et cela, dans le but d'évaluer l'impact sur la population à la suite d'expropriations. «On touchait à beaucoup de terrains, l'Afrique n'ayant pas de droit foncier», souligne M. Grégoire.

Un allié: les principes de l'Équateur

Déjà, les deux amis décelaient des possibilités d'affaires. Puis, ayant acquis de l'expérience et développé de nombreux contacts et sentant le besoin d'un changement de carrière, ils ont créé leur entreprise en 2004 et lancé leurs activités l'année suivante, dans le sous-sol de la résidence de Patrick, à Saint-Élie d'Orford. Très rapidement, un bureau fut installé dans la ville voisine de Magog. Conscients qu'il leur était inutile d'aller frapper à la porte des grandes sociétés minières, ils ont adopté pour stratégie de jouer un rôle complémentaire auprès de sous-traitants. Il y a bien eu aussi quelques petits contrats locaux, comme celui de gérer un projet de rénovation cadastrale de la Ville de Québec.

La véritable rampe de lancement pour Boréalis a été la décision, en 2003, d'une dizaine de banques de poser comme condition aux sociétés emprunteuses qu'elles respectent ce qu'on a appelé «les principes de l'Équateur», c'est-à-dire le développement durable, la biodiversité, les impacts sur les populations y compris les communautés autochtones, le patrimoine culturel, le contrôle de la pollution et la gestion des déchets. En 2006, une nouvelle version de ces principes a été adoptée. Aujourd'hui, ce sont plus de 40 banques représentant 80 % des financements de projets de 50 millions ou plus à travers le monde qui se sont engagées à exiger le respect de ces principes. En outre, on a vu surgir, ces dernières années, des fonds éthiques qui partagent ces valeurs et qui exercent en bout de ligne une certaine influence sur les marchés boursiers.

Internet et le cellulaire sont partout...

Tout cela exerce une pression sur les entreprises emprunteuses, qui désormais sentent l'obligation de se conformer à ces nouvelles règles et surtout de démontrer à tout le monde qu'elles les respectent. Jusqu'à maintenant, Boréalis a concentré son travail sur les impacts sociaux et sur la gestion du risque social pour une entreprise. Au demeurant, «depuis au moins une dizaine d'années, l'information circule, Internet est partout dans les villages et tout le monde a accès au cellulaire», constate M. Grégoire. Même au fin fond de la brousse, une entreprise ne peut plus se comporter de façon sauvage envers les populations locales, sans que cela risque d'avoir un écho planétaire. L'un des plus importants clients a été Gold Fields au Burkina Faso, en 2005. Depuis, la liste ne cesse de s'allonger. Cette année, il y a des contrats de Barrick Gold en Tanzanie et de la colossale entreprise chinoise Chinalco pour un projet de développement de la mine Toromocho au Pérou.

Boréalis offre pour sa part des processus permettant aux entreprises de définir une méthodologie commune d'entreposage des données et d'accroître leur efficacité organisationnelle, ce qui n'est pas évident dans une industrie qui, traditionnellement, n'a pas eu de telles préoccupations sociales. De plus, cette gestion doit souvent se faire dans des contextes culturels très variés et avec des gens peu familiarisés avec les technologies de l'information. Encore maintenant, ce genre de travail est effectué «à la mitaine» dans plusieurs entreprises. «Avant d'accepter un mandat, nous nous assurons qu'il y a une bonne volonté de la part de l'entreprise.»

Le rôle de Boréalis, explique M. Grégoire, consiste à donner des outils aux dirigeants pour qu'ils aient un portrait global, un système d'avertissement préventif, ce qui se fait dans un contexte de transparence, qui va jusqu'à la prise de photos d'une remise d'argent à un propriétaire exproprié. Tout le monde dans la collectivité est alors au courant du montant de la transaction. Il n'en reste pas moins qu'il n'est pas toujours facile de démontrer que les relations sont bonnes entre une entreprise et la collectivité où celle-ci s'installe. Boréalis se fie à certains indicateurs, comme le degré de richesse et de confort d'une personne avant l'arrivée de la mine et la situation dans laquelle où elle se retrouve par la suite. «Il faut s'assurer que sa situation soit au moins équivalente à ce qu'elle était avant, sinon meilleure.» Et cela, en tenant compte non seulement de sa situation personnelle, mais aussi du contexte communautaire, par exemple les écoles. Enfin, il faut faire un suivi pour s'assurer que le climat de confiance se maintient.

Boréalis songe maintenant à étendre ses activités à toute la dimension écologique auprès de sa clientèle actuelle et potentielle, notamment le secteur pétrolier. Il y a par ailleurs un marché énorme à portée de la main au Québec et ailleurs en Amérique du Nord, pour la gestion par exemple de l'acceptabilité sociale des éoliennes, pour les relations avec les autochtones dans l'embauche locale et aussi en ce qui concerne les répercussions du harnachement de certains cours d'eau ou du passage de lignes électriques. «Notre créneau est en train de se définir», mentionne M. Grégoire.

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