Et si on construisait la ville idéale

On s'en souviendra peut-être: on avait percé la montagne pour qu'un futur train relie cette future Ville Mont-Royal, alors en projet, à la «City», soit le centre de cette ville qui était alors la métropole du Canada. En ferait-on autant aujourd'hui pour que les citadins, actuels ou à venir, puissent déclarer «Oui! À Montréal, il fait bon vivre!»?

Dans les premières décennies du siècle dernier, il y eut de grandes propositions urbaines déposées par les architectes du temps. Et par quelques rêveurs aussi: les villes de l'Italien Antonio Sant'Elia sont autant des dessins futuristes que des envolées poétiques. Et un Le Corbusier suggéra aussi de raser le Paris du temps pour le transformer en territoire où le gratte-ciel, reproduit à répétition, serait le seul édifice acceptable.

Et des projets passèrent de la table à dessin à l'étape de la réalisation: la ville-modèle d'Arvida fut construite par l'Alcan d'alors en vue d'accueillir les employés de son aluminerie du Saguenay. À Montréal, un deuxième Westmount fut ouvert et un tunnel allait être percé sous la montagne pour que les habitants de la future ville-jardin que serait Ville Mont-Royal aient un accès rapide aux tours à bureaux du centre-ville: ne venait-on point de construire cet édifice longtemps inscrit dans la mémoire comme celui de la Sun Life, aux abords du square Dominion? Et le Montréal francophone eut aussi son projet: à Rosemont, un nouveau secteur fut délimité où furent érigées des maisons unifamiliales déposées entre arbres et pelouses, tout cela au nord d'un Jardin botanique récemment ouvert.

Modèle américain

Mais un modèle, l'américain, devint, en plus d'un lieu, la méthode retenue pour la construction de villes qui sauraient plaire aux citoyens, étant entendu que le rêve de ceux-ci étaient pour tous le même: on travaillerait en ville et, le soir et la fin de semaine venus, on rejoindrait la femme et la petite famille au foyer, celui-ci étant implanté dans ces zones qu'on appelle depuis ce temps villes-dortoirs, fruits d'un compromis idéal entre ville et campagne.

Aujourd'hui encore, qui travaille à Montréal se déplace ainsi vers Mascouche, ou s'impatiente dans un tunnel pour rejoindre Sainte-Julie, ou se dit que, si un jour on ne fait rien avec ce pont Champlain, comment sera-t-il possible de toujours relier Brossard à Montréal: un téléphérique, peut-être, au dessus du fleuve?

Situation montréalaise

Que des citoyennes et citoyens préfèrent la banlieue aux dépens d'un centre-ville, certains jours on les comprend. Qui ne s'insurge pas contre le fait qu'à Montréal les entrepreneurs aient tous les droits, bloquant accès routiers, voies piétonnes, trottoirs ou pistes cyclables, et à leur guise? Et que font ces énormes camions à la boîte dont la longueur en pieds en totalise 45, à laquelle il faut ajouter celle du chariot élévateur, et qu'on retrouve continuellement stationnés en double file? Et tout ça pour faire la livraison de quelques caisses de bière aux divers dépanneurs. Et ainsi de suite, sans parler des chaussées défoncées et autres avatars qui expliquent que vivre en ville est souvent chose déplaisante.

Mais Montréal a toujours des qualités. Côté immobilier, les prix demeurent relativement stables et on n'observe pas ici de chutes drastiques comme les connaissent certaines villes américaines, où même à San Francisco la valeur actuelle des résidences est globalement établie à 30 % moindre de ce qu'elle était avant l'actuelle débâcle économique. De plus, la métropole québécoise sait faire connaître son petit côté européen, tout comme elle informe que cette ville en est une de festivals et se veut, l'été venu, une cité cycliste.

Attentes

On assiste aussi à une lente transformation. Si de nombreuses tours d'habitation ont surgi dans le paysage, arborant 20, 30, voire 40 étages, des projets publics enfin se concrétisent, dont le Quartier des spectacles, enfin, avec son Adresse symphonique et autres aménagements. On parle même de tramways, quoique, en ce secteur, les études sont plus souvent mises en vedette que les ouvertures de chantier.

À Montréal, en fait, tout va lentement: la prochaine campagne électorale municipale accélérera peut-être les choses, maintenant que l'on constate qu'un nouveau maire à Québec fait tout pour relancer sa ville et qu'ici le poste de premier édile semble être devenu un emploi intéressant.

Mais il faudra plus. D'autres cités internationales. D'autres carrefours conviviaux comme celui situé à l'angle des avenues du Parc et des Pins. Un plus grand accès au fleuve. Un meilleur réseau de transport public. Et, pour réaliser tout cela, une capacité à convaincre les ordres de gouvernement supérieurs que tout investissement fait à Montréal profitera à l'ensemble de la population: l'industrie et l'économie tirent avantage du fait qu'une ville sache être cosmopolite, sans pour autant devenir une simple accumulation de ghettos.

Des jours, pourtant, qui circule en ville ou qui attend l'annonce de grands projets doute à l'occasion que Montréal soit la ville idéale. Pourtant, qui y habite déjà ne demande qu'à en être convaincu.

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