Portrait - Entre la cueillette des fraises et la culture de l'intégration

FraiseBec vend ses produits à toutes les fruiteries du Québec, aux marchés publics et même aux kiosques de ferme.
Photo: Agence France-Presse (photo) FraiseBec vend ses produits à toutes les fruiteries du Québec, aux marchés publics et même aux kiosques de ferme.

Jeune adolescent, Simon Charbonneau montrait un intérêt pour la culture des fraises à la ferme voisine dans le rang Lepage à Sainte-Anne-des-Plaines. Son père, qui possédait aussi une ferme et qui était en même temps entrepreneur dans le domaine de la construction, a eu l'idée de créer une petite entreprise de production de fraises pour y occuper les étés de son fils, tout en l'initiant aux affaires. Commencée sur un seul petit arpent de terre, cette entreprise est devenue FraiseBec et, 30 ans plus tard, le plus important producteur de fraises du Canada. Chaque année, raconte Simon Charbonneau, maintenant âgé de 44 ans, on agrandissait.

Sa mère s'occupait de l'administration, le père des questions techniques et de la machinerie, et le fils, des fraises. Pendant 10 ans, ce sont les clients qui venaient cueillir leurs fraises dans le champ. L'autocueillette a connu beaucoup de succès au début des années 1980. Il y avait des files d'attente et le producteur de fraises devait se transformer en agent de circulation. Mais cette mode s'est progressivement éteinte et les surplus de fraises étaient vendus à bas prix au Marché central à Montréal. «On se fait exploiter», a constaté le père. En 1984, la petite entreprise de rang est devenue FraiseBec et s'est lancée dans la transformation, ce qui a duré jusqu'en 2000. Pour équeuter à la main les fraises qui provenaient désormais de tous les coins du Québec en plus de la ferme familiale, on a embauché jusqu'à 200 personnes. Les fraises étaient congelées et vendues à des entreprises agroalimentaires oeuvrant dans les yogourts et les jus comme Delisle (devenue Danone) et Lassonde. On a ainsi transformé jusqu'à un million et demi de fraises par année.

«Mes cueilleurs de fraises adoraient équeuter des fraises confortablement à l'ombre plutôt que d'aller dans les champs. Il y a 10 ans, nous avons eu un problème majeur de main-d'oeuvre. Il y avait la question de la rentrée scolaire, la montée du salaire minimum et les gens de la ville qui ne voulaient plus venir travailler dans les champs», raconte M. Charbonneau, à qui il est déjà arrivé d'avoir vendu 3000 boîtes de fraises au Marché central qu'il ne pouvait pas livrer parce qu'il n'y avait personne pour faire la cueillette.

Les travailleurs étrangers, une police d'assurance

Quelle était la solution? La main-d'oeuvre étrangère. Il y avait déjà un programme fédéral depuis 1974 permettant la venue de travailleurs agricoles mexicains mâles, une entente qui s'est étendue à d'autres pays par la suite. Toutefois, pour la cueillette des petits fruits, les producteurs préfèrent les femmes qu'ils trouvent plus minutieuses. FraiseBec est devenue en 2000 l'hôte du premier projet-pilote pour l'embauche de femmes étrangères. Mais il fallait une femme pour s'occuper du premier contingent d'étrangères, soit 20 Mexicaines. Simon Charbonneau a recruté son unique soeur, Isabelle, qui avait déjà une expérience de neuf ans dans une caisse Desjardins et de trois ans dans un centre de financement d'entreprise. Isabelle a pris un congé d'un an sans solde pour vivre cette expérience, qui est devenue sa nouvelle vie de gérante d'entreprise et d'actionnaire minoritaire.

Au fil des ans, le nombre de travailleurs étrangers n'a pas cessé d'augmenter. Cette année, FraiseBec en accueillera 150 du Mexique et du Guatemala, soit 138 femmes et 12 hommes, lesquels sont affectés aux travaux plus robustes et à la mécanique. En outre, deux personnes sont engagées pour servir d'interprètes et une autre qu'on appelle «la maman» s'occupe de régler toutes sortes de problèmes, depuis l'arrivée à l'aéroport jusqu'au bureau du médecin. La moyenne d'âge de ces travailleurs étrangers est de 34 ans. Cette année, les hommes arriveront dans quelques jours et les femmes le feront progressivement à partir du 23 avril, puis elles travailleront à la ferme pendant environ cinq mois; ce sera six mois dans le cas des hommes. Le salaire horaire cet été sera de 9 $, en comparaison de 5 $ que ces travailleurs obtiendraient dans leur pays. «Ils viennent ici pour travailler et faire de l'argent», dit Mme Charbonneau et son frère d'ajouter: «Ils sont notre police d'assurance.» Au total, en incluant l'investissement dans le logement, FraiseBec évalue à 12 ou 13 $ l'heure le montant déboursé pour chacun de ces travailleurs, qui ne rechignent pas à besogner de 65 à 70 heures sur une semaine de travail de six jours.

Outre les adaptations inévitables à faire à la ferme qui héberge gratuitement tous les employés pendant la durée de leur séjour, il y en a d'autres qui doivent être faites avec l'ensemble de la communauté. Isabelle Charbonneau explique qu'il y a quelques années, alors qu'il n'y avait qu'une quarantaine d'étrangers sur la ferme, on les amenait tous en même temps au marché, occupant complètement le magasin, empruntant tous les paniers, achetant tous les poulets, si bien que le propriétaire de l'établissement se sentait complètement débordé et que les autres clients locaux et réguliers se plaignaient. Mme Charbonneau en a tiré la conclusion que la situation deviendrait complètement intolérable, lorsqu'il y aurait davantage de travailleurs. FraiseBec a innové en cessant de donner congé à tout le monde en même temps. Chaque jour, 22 employés sont en congé. L'autobus les conduit en ville et ils peuvent à loisir effectuer toutes leurs emplettes pour être de retour dans leurs quartiers à 17h30. Le salaire de chaque employé est déposé directement dans un compte à la caisse et chacun a sa carte de guichet pour y puiser l'argent dont il a besoin.

FraiseBec a gagné un prix pour cette initiative, qui devient une solution aux engorgements de clientèle dans les localités rurales. Il y aura cet été 6000 de ces travailleurs étrangers dans les fermes du Québec. Par ailleurs, cette entreprise a gagné l'an passé une médaille de bronze de l'Ordre national du mérite agricole, en reconnaissance de «son utilisation de procédés à la fine pointe de la technologie tout en les adaptant aux exigences du climat québécois». L'Ordre a souligné en particulier son initiative de culture de la fraise d'automne, qui permet de prolonger la récolte jusqu'en octobre.

200 000 $ en recherche et développement

En vérité, Simon Charbonneau en savait très peu sur la culture des fraises en 1978. Un gel qui a détruit 80 % de sa récolte lui aura appris l'importance de l'irrigation et de l'arrosage des plantes pour éviter la catastrophe. Il a appris par la suite l'utilité de la «plasticulture», des clôtures à neige et des bâches pour couvrir les plants en hiver, ce qui permet de devancer de 15 jours la récolte des fraises d'été, qui se fait sur une période maximale d'un mois à partir de la fête de la Saint-Jean-Baptiste. C'est en 1987 qu'il a commencé la culture de la fraise d'automne avec des variétés de fraises venant de Californie. Ces variétés sont plantées en mai et la récolte s'étend de la mi-juillet jusqu'à la fin d'octobre ou le premier gel. Il n'y a aucune culture en serre chez les Charbonneau, le coût de production serait trop élevé par rapport au prix des fraises importées de Californie.

FraiseBec investit plus de 200 000 $ par année en recherche et développement sur des essais qui se font sur une quarantaine de variétés de fraises. «Il faut trouver la fraise de l'heure pour conserver notre fierté. Notre patron, c'est le consommateur. Si on ne fait pas ça, d'autres vont prendre la place. FraiseBec, c'est la fraise du Québec», déclare-t-il avec enthousiasme. Plus tôt dans l'entrevue, il avait dit ceci: «Moi, j'avais une vision de croissance.» C'est le genre de remarque qui fait sursauter sa soeur, qui considère pour sa part être déjà débordée de travail. Il faut dire qu'en plus des 150 travailleurs étrangers, FraiseBec embauche une centaine d'autres personnes, dont 35 de la région immédiate et les autres appartenant à des agences ou faisant de la sous-traitance. À partir de ce premier arpent de culture en 1978, M. Charbonneau a fait l'acquisition d'une ferme voisine et ce sont maintenant 160 arpents de sol ou 2,2 millions de plants qui sont en production de fraises et d'un peu de framboises.

En 2008, FraiseBec a généré un chiffre d'affaires de 7,4 millions, dont cinq millions provenant de ses propres champs de culture. Car M. Charbonneau est aussi un intermédiaire qui achète les fraises de 50 autres producteurs de fraises, mais aussi de producteurs de framboises, de bleuets, de mûres, de groseilles, de cerises de terre, de tomates en serre, etc. En fait, quand le temps des récoltes arrive, M. Charbonneau passe toutes ses nuits au Marché central, où il négocie, comme à la Bourse, les prix de vente de ses fraises, de celles achetées de plusieurs des 500 autres producteurs au Québec, ainsi que ceux des autres petits fruits. «C'est moi qui fais le prix de tous les petits fruits», dit-il, un prix qui monte ou qui baisse, selon l'offre et la demande. Le Marché central contribue pour deux millions au chiffre d'affaires. FraiseBec, qui a Sobeys comme plus gros client, vend ses produits à toutes les fruiteries du Québec, aux marchés publics et même aux kiosques de ferme qui, une fois leur propre production écoulée, se font acheteurs des fruits pour poursuivre leurs petites activités commerciales.

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