Entretien avec l'économiste Isher Judge Ahluwalia - La crise offre à l'Inde un temps pour souffler

Des passagers d’un train de Mumbai. L’état lamentable des infrasctuctures de transport est un des problèmes auxquels doit faire face le gouvernement indien.
Photo: Agence France-Presse (photo) Des passagers d’un train de Mumbai. L’état lamentable des infrasctuctures de transport est un des problèmes auxquels doit faire face le gouvernement indien.

La crise économique mondiale offre à l'Inde une occasion rêvée de reprendre un peu son souffle après des années de croissance folle, et de s'attaquer à des problèmes qui compromettent la poursuite de cette marche en avant, dit l'économiste indienne Isher Judge Ahluwalia. Les élections générales de ce printemps ne devraient pas mener à une remise en cause des réformes économiques qui ont peut-être pris beaucoup de temps à se mettre en place, mais qui devraient être durables et dont les pays développés devront, dorénavant, tenir compte.

Loin de craindre de voir compromise sa spectaculaire ascension des dernières années, l'Inde profitera du ralentissement économique mondial pour s'attaquer aux problèmes qui l'empêchent d'être encore plus forte.

«Bien sûr que l'on est un peu inquiets de l'impact qu'aura ce ralentissement mondial sur notre économie, a expliqué hier, en entretien au Devoir, l'éminente économiste indienne Isher Judge Ahluwalia. Mais il y a aussi, dans le pays, le sentiment que notre rythme de croissance des dernières années n'était pas soutenable compte tenu des problèmes auxquels on fait face. Comme notre secteur financier est plutôt bien régulé et qu'il a été relativement épargné par la crise, un ralentissement de deux ou trois ans offre, au gouvernement et au secteur privé, une belle occasion d'investissement et la chance d'effectuer un certain rattrapage dans la solution de ces problèmes.»

Le problème le plus souvent cité est celui de l'état déplorable des routes, des chemins de fer et autres infrastructures de transport. Les défaillances du système de production et de distribution d'électricité sont aussi depuis longtemps le cauchemar des entreprises et des simples citoyens. «Nos priorités pour les prochaines années seront: les infrastructures, les infrastructures et les infrastructures», dit l'experte en développement industriel, en réformes macroéconomiques et en développement social qui préside, entre autres, le Conseil des gouverneurs de l'Indian Council for Research on International Economic Relations. Récemment décorée de la médaille Padma Bhushan, l'une des plus hautes distinctions au pays, cette diplômée du Massachusetts Institute of Technology (MIT) est de passage cette semaine à Ottawa, à l'invitation du Centre de recherche pour le développement international (CRDI).

Pauvreté et pénurie de main-d'oeuvre

Un autre problème qui est apparu plus récemment est celui de la pénurie de main-d'oeuvre qualifiée, en dépit des centaines de milliers d'ingénieurs, de gestionnaires et de professionnels qui sortent des universités chaque année. «La difficulté est la qualité de la formation offerte dans les écoles et son bon arrimage avec les besoins des entreprises. Il y a aussi qu'avec une économie qui croît au rythme de 9 % par année, il ne faut pas beaucoup de temps avant que ces centaines de milliers de diplômés trouvent un emploi.»

Un troisième problème est le partage des fruits de l'extraordinaire croissance des dernières années. Selon les statistiques gouvernementales, au moins le quart de la population du pays de 1,2 milliard d'habitants vivrait sous le seuil de pauvreté. «La pauvreté est un phénomène qui a trait à une multitude de facteurs tels que le revenu, la santé, l'éducation ou encore les droits. Je dirais que la véritable proportion de pauvres est plus élevée que ne le disent ces statistiques», déplore Isher Judge Ahluwalia.

Une étude du Programme alimentaire mondial estimait par exemple, le mois dernier, qu'au moins 230 millions d'Indiens sont sous-alimentés. Une autre étude de l'UNICEF rapportait qu'un enfant de moins de cinq ans sur deux présente des retards de croissance de modérés à graves. «On vise, depuis quelques années, ce que l'on appelle une "croissance partagée"», dit l'économiste.

Un long chemin

Ces enjeux feront l'objet de débats dans le cadre des élections générales prévues en Inde ce printemps, dit l'Indienne. Malheureusement, le cadre électoral et le jeu de la politique partisane ne permettront probablement pas de les approfondir beaucoup, déplore-t-elle. Elle doute cependant que l'un ou l'autre des principaux partis en lice ne veuille rompre avec les principales orientations prises ces dernières décennies.

De son indépendance, en 1947, au début des années 1980, l'Inde avait une économie extrêmement réglementée, dépendante du secteur public et fermée sur elle-même. De timides changements ont été initiés par la suite, jusqu'à ce qu'une profonde crise des finances publiques éclate en 1991 et que le processus commence à s'accélérer. Le processus de conversion vers une économie ouverte à la logique de marché et au commerce international n'a pas été complété avant 2001.

Le taux de croissance est passé, dans l'intervalle, d'une moyenne annuelle de 3,5 % avant les années 1980, à 8 % et même 9 % durant les années 2000. Le pays est devenu une puissance commerciale dans les secteurs des nouvelles technologies, des produits pharmaceutiques, des pièces d'auto, de l'acier ou encore du textile. Les exportations n'y comptent cependant que pour 20 % de sa richesse, sa prospérité provenant essentiellement de sa demande intérieure. Cela explique en partie pourquoi on ne lui prédit qu'un ralentissement mineur cette année (+ 7 %) et l'année prochaine (+ 6 %).

«Le processus de réforme a été long et graduel. Chaque petite avancée a requis un million de négociations, ironise Isher Judge Ahluwalia. L'avantage d'une telle démarche est qu'elle permet d'établir des consensus. La Chine est allée beaucoup plus vite que nous dans ses réformes. Mais rien ne garantit que son régime ne changera pas encore une fois d'avis et qu'il n'enverra pas, un jour, le pays dans une tout autre direction.»

Une place à la table

Des mesures d'aide ont été adoptées par New Delhi pour épauler ses exportateurs en difficulté. D'importants programmes d'infrastructures sont également mis en place. Tablant sur la vigueur du secteur financier indien, ces programmes devraient réserver une bonne place aux partenariats publics privés, rapporte l'économiste indienne. On espère aussi que les investisseurs étrangers reviendront vite une fois la tourmente passée. On compte, entre autres, sur une décentralisation et sur l'augmentation des dépenses en santé et en éducation pour aider les plus démunis, notamment ceux des régions rurales.

En cette veille de seconde rencontre au sommet des pays du G20, à Londres, Isher Judge Ahluwalia estime que les pays développés n'ont plus d'autre choix que d'ajouter des chaises autour de la table de leurs principaux forums. «Nos économies sont devenues trop interconnectées pour qu'ils ne tiennent pas compte de l'opinion des autres.»

L'Inde, comme les autres pays, y défendra des positions découlant de ses différents intérêts et identités, dit-elle. Cela l'amènera parfois à être du côté des pays en voie de développement, parfois des pays asiatiques, parfois des démocraties, parfois des puissances du secteur des nouvelles technologies.

«Les autres pourront apprendre de nos erreurs comme de nos réussites, estime Isher Judge Ahluwalia. Ils verront les dangers d'avoir trop de régulation et de vouloir rester enfermé dans son cocon. Mais ils verront aussi qu'il faut parfois se méfier des discours à la mode et qu'il vaut la peine de prendre le temps de trouver son propre chemin.»

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