Rire du pire

Manifestant photographié lors de la Conférence sur la sécurité tenue à Munich en février. La crise stimule la dérision, et les petits rigolos s’en donnent à coeur joie, sur Internet en particulier.
Photo: Agence France-Presse (photo) Manifestant photographié lors de la Conférence sur la sécurité tenue à Munich en février. La crise stimule la dérision, et les petits rigolos s’en donnent à coeur joie, sur Internet en particulier.

S'il existe un secteur que la crise économique ne semble pas ébranler, c'est bien l'univers de l'humour. Les temps sont durs, mais les humoristes de tout acabit, eux, ne chôment pas.

Rions un peu, c'est gratuit. Un conseiller financier répond à un client qui lui demande comment bâtir une petite fortune. «C'est tout simple, dit-il, confiez-moi une grande fortune et attendez un peu.»

Un autre client se désole. «Je suis allé à ma banque hier et le guichet automatique a voulu m'emprunter 20 $.»

La crise stimule les humoristes professionnels et les petits rigolos du dimanche qui s'en donnent à coeur joie avec Internet pour relayer leurs trouvailles. Pouvait-on franchement s'attendre à autre chose?

Les temps durs dopent les productions humoristiques plus ou moins féroces depuis l'Antiquité. La démocratie athénienne faisait déjà la part belle et drôle à la satire politique.

Le talk-show de fin de soirée joue un peu le même rôle d'exutoire dans la République américaine.

Le site politicalhumor.com tient le compte et archive les flèches. L'encyclopédie de l'humour en ligne smilespedia.com multiplie les trouvailles. On y croise par exemple des logos modifiés de compagnies en difficultés. 3M fond jusqu'à 2M, la pomme d'Apple est à moitié mangée, Chrysler mue en Crisisler, le Dow Jones devient Downjones et GoodYear, BadYear. Facile.

Les sites de fausses nouvelles travaillent sur le même terrain du pastiche et de la parodie. The Onion propose quelques délicieuses manchettes inventées: «Ford reprend la production de son Model T»; ou encore: «En ne dépensant pas assez, les chômeurs nuisent à la reprise économique».

Trois crises, autant de mesures

Et ici? «J'imagine que plus on va s'enfoncer dans la crise plus les humoristes vont cogner sur ce clou», dit Robert Aird, un des rares historiens de l'humour au Québec, enseignant à l'École nationale de l'humour. «Évidemment, pour ça, il faudra compter sur des humoristes bien informés. Le bon humour politique ou engagé doit s'appuyer sur un bagage de connaissances solides, sinon il ne produit que des idées reçues.»

En fait, il suffit d'un tout petit peu d'imagination pour nationaliser les blagues étrangères, tout se liant dans le grand chaudron de la mondialisation.

Un peu d'humour noir? «Que peut-on dire d'une douzaine de courtiers de la Caisse de Dépôt enchaînés au fond d'un lac? Heu, que c'est un bon début...» Une autre? «Le gouvernement Charest aime tellement les pauvres qu'il en fabrique.»

À chaque crise ses effets. M. Aird distingue les deux grands exemples récents: la crise des années 1930 et celle des années 1980. La première a stimulé la critique, parfois jusqu'aux pires délires extrémistes; la seconde a dilué l'héritage dans l'absurde.

«Le théâtre burlesque est passé à travers la Grande Dépression avec toutes sortes de trouvailles, raconte l'auteur de L'Histoire de l'humour au Québec (VLB éditeur, 2004). On projetait des films avant les représentations et on organisait des tirages pendant l'entracte.»

Durant les années enténébrées, le spectateur gagnant repartait avec une dinde ou un jambon. Olivier Guimond jouait souvent un chômeur ou un ouvrier.

Maintenant, un billet de spectacle coûte jusqu'à 100 $, et les ventes ne fléchissent pas. «Le secteur ne ressent pour l'instant aucune baisse aux guichets, dit Francine Dubois, directrice générale de l'Association des professionnels de l'industrie de l'humour qui recevait hier des nouvelles encourageantes de tous les producteurs du secteur. «D'ailleurs, en général, les récessions n'affectent pas trop le spectacle vivant.»

Robert Aird trouve encore plus intéressant de suivre les effets de la crise dans les caricatures, dans les journaux de gauche ou de droite, voire des extrêmes. «Dans les années 1930, c'était de la propagande dure», raconte l'historien qui publiera cet automne un livre sur l'histoire de la caricature au Québec. «Le Goglu, un journal fasciste, riait de tout au début, mais s'est vite cantonné dans un antisémitisme virulent. À chaque page il y avait des blagues contre les juifs.» L'humour peut aussi être très mal engagé...

Les politiciens prenaient tous les coups distribués de tous bords. «On ne connaissait pas les réserves d'aujourd'hui. Les politiciens, surtout les échevins, étaient traités de criminels, d'imbéciles, de corrompus, à gauche comme à droite. Il ne faut pas oublier que le patronage était érigé en système à l'époque. Le monologuiste Jean Narrache pouvait aussi se permettre des charges à fond de train contre la classe politique.»

La crise des années 1980, combinée à la déprime potsréférendaire, a eu l'effet contraire. «L'humour comme les autres arts de la scène a alors délaissé les enjeux politiques et collectifs, dit le spécialiste. On est donc entré dans un monde beaucoup plus individualiste et beaucoup plus absurde. Les personnages de Daniel Lemire, comme Yvon Travailler, traitaient du sujet sur ce mode. En tout cas, la situation ne favorisait pas un humour engagé, au contraire.»

Le mouvement reprend, encore. La nouvelle oscillation du balancier a commencé au début de la décennie et pourrait s'amplifier. Maintenant, plusieurs chaînes programment des émissions de satire politico-sociales, dont Les Bougon, Le Bunker, Infoman ou Et Dieu créa... Laflaque. «Proportionnellement, il y a autant sinon plus d'humour engagé qu'avant, souligne M. Aird. Le groupe Les Zapartistes, parfois comparé aux Cyniques, n'a en fait aucun précédent. Ils sont beaucoup plus militants. Souvent, dans les médias, on confond humour sociopolitique et humour engagé. Pour être du second genre, il faut prendre position.»

Une dernière blague en terminant? «La crise est pire qu'un divorce, dit un entrepreneur, j'ai perdu la moitié de ma fortune et j'ai encore ma femme...»

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