Portrait - Desgagnés en plein coeur des glaces

L’été dernier, le navire Camilla Desgagnés s’est aventuré en plein coeur de l’Arctique pour aller livrer pour la première fois 5000 mètres cubes de marchandises dans quatre villages du Nunavut. Le bateau a suivi le trajet représenté par la
Photo: L’été dernier, le navire Camilla Desgagnés s’est aventuré en plein coeur de l’Arctique pour aller livrer pour la première fois 5000 mètres cubes de marchandises dans quatre villages du Nunavut. Le bateau a suivi le trajet représenté par la

L'été dernier, le Camilla Desgagnés, un navire appartenant au Groupe Desgagnés, a poussé plus avant sa pénétration dans les Territoires du Nord-Ouest de l'Arctique, en allant livrer pour la première fois 5000 mètres cubes de marchandises dans quatre villages du Nunavut, à la stupéfaction des résidants de ces localités qui n'en croyaient pas leurs yeux de voir ainsi arriver un navire en provenance de la côte est de l'Atlantique.

«C'était notre propre initiative. Notre travail est de trouver de nouvelles niches et d'étendre nos marchés. Nous allons le refaire l'été prochain en doublant le volume de nos livraisons dans ces villages», affirme Louis-Marie Beaulieu, président du conseil et chef de la direction du Groupe Desgagnés, une société qui a pris naissance en 1866 et qui dessert les populations de l'est de l'Arctique depuis 42 ans.

Le Groupe Desgagnés annonce à l'avance ses voyages de livraison sur Internet pour permettre aux marchands et aux citoyens de réserver de l'espace sur le navire. Cette première mondiale n'a pas échappé à l'équipe de l'excellente émission télévisée Thalassa, diffusée dans le monde sur TV5. M. Beaulieu a reçu des félicitations de gens de l'industrie maritime de partout, y compris des assureurs de sa flotte, Lloyds, de Londres. Étonnamment, cet événement n'a suscité aucune réaction au Canada, pas le moindre petit message de la part du gouvernement Harper à Ottawa, lequel se proclame pourtant grand défenseur de la souveraineté canadienne dans l'Arctique.

Des corridors dégagés

Waguih Rayes, directeur général de la filiale Desgagnés Transarctik, soutient qu'il y a place pour le commerce dans la souveraineté du Grand Nord. Le Nunavut compte deux régions dans la partie Est, dont les localités sont desservies par Desgagnés, et une au centre, qui ne l'avait jamais été par des navires venant de l'Atlantique. Les études sur la situation des glaces présentées au Conseil maritime canadien de l'Arctique ont montré que depuis 10 ans il y a eu, pendant sept étés, des possibilités de navigation dans les eaux dégagées de glaces à 60 % ou moins dans certains corridors marins de la région centrale. Pendant les trois autres années, le passage a été libre de glace.

C'est à partir de ce constat que Desgagnés Transarctik a décidé de prendre le risque de ce premier voyage l'été dernier, avec le capitaine Ronald Marcoux au gouvernail du Camilla Desgagnés. «Les marins sont plus courageux que les administrateurs», dit M. Rayes avec une pointe d'humour. Celui-ci et la direction de l'entreprise ont dû décider du moment de tenter cette expérience: en 2008 ou en 2009? Il fallait aussi prendre des arrangements commerciaux avec les communautés locales.

Cette première mondiale de la navigation dans les eaux de l'Arctique a pu avoir lieu pour trois raisons, explique le directeur général. Il y a bien sûr le réchauffement de la planète, qui est un facteur indiscutable. Par ailleurs, les navires sont désormais beaucoup plus solides et mieux adaptés pour naviguer dans les glaces. Et, en troisième lieu, il y a la garde côtière qui peut intervenir et aider en cas de nécessité.

Cela aura permis à quatre localités d'accueillir pour la première fois un cargo venu livrer directement chez elles des marchandises à partir de Montréal. Resolute, qui est un centre important dans le passage du Nord-Ouest depuis longtemps, fut le point de départ de ce voyage historique. Au lieu de continuer à l'ouest vers le détroit de Parry, le navire a pris la direction sud pour se rendre dans la capitale de la région centrale, Cambridge Bay. Il s'est ensuite dirigé vers l'ouest jusqu'à Coppermine ou Kugluktuk, puis a mis le cap sur l'est jusqu'à Gjoa Haven, et a fait une dernière livraison à Taloyoak.

Raccourci

Pour revenir dans le passage du Nord-Ouest, qui est en quelque sorte l'autoroute maritime de l'Arctique, qu'a déjà tenté d'ouvrir il y a quelques décennies le superpétrolier américain Manhattan, le Camilla Desgagnés a pris un raccourci en empruntant le petit passage de Bellot, qui fait seulement deux fois la largeur de la voie maritime du Saint-Laurent; c'est donc très étroit quand il faut en même temps composer avec le déplacement des glaces. Ce périple a duré 11 jours et demi, entre le 31 août et le 12 septembre au matin.

Évidemment, on se demande comment les marchandises parviennent habituellement dans ces localités. Cela se fait totalement dans l'ouest. Les achats peuvent être faits à Winnipeg ou à Edmonton, puis transportés par voie ferrée jusqu'à Hay River, sur la rive sud du grand lac des Esclaves. De là, la cargaison est mise sur des barges qui remontent le fleuve Mackenzie, jusqu'à l'embouchure à Tuktoyaktuk. Ensuite, elle est transbordée sur barges de mer pour se rendre à sa destination finale dans chacune des localités.

Évidemment, ce parcours et ces transbordements entraînent des frais beaucoup plus importants que le transport sur un cargo directement de Montréal ou d'autres villes de la côte atlantique. La voie de l'Est est nettement la plus économique. Il y a toutefois un inconvénient, reconnaît M. Rayes. La fenêtre de temps pour la livraison est très petite, soit de la mi-août, ou fin août, jusqu'à la fin de septembre ou la mi-octobre. Un navire ne peut faire qu'une seule livraison sur une telle période de trois à quatre semaines. En outre, le mouvement des glaces, qui n'est pas toujours prévisible, pourrait parfois empêcher un cargo de se rapprocher suffisamment d'un quai. Toutefois, si le réchauffement de la planète se poursuit, cet impondérable deviendra de moins en moins menaçant. En revanche, le volume des marchandises est beaucoup plus important sur un cargo comme le Camilla Desgagnés, qui a une longueur de 133 mètres.

Des partenariats avec les autochtones

Desgagnés Transarctik est le plus important transporteur de marchandises générales desservant les communautés du Nunavik et du Nunavut. Desgagnés y a conclu des partenariats précieux. Il participe à une entreprise conjointe avec Artic-Co-operatives (19 000 membres) dans la compagnie Nunavut Sealing and Supply, qui fournit à partir de Montréal et de Churchill les services aux régions du Nunavut. Il est également partenaire dans une autre entreprise conjointe avec la Fédération des coopératives du Nouveau Québec (7500 membres) dans la compagnie Taqramut Transport, qui offre des services analogues au Nunavik. Par l'entremise de ces entreprises conjointes qui s'occupent des réservations, des ventes des produits et des services à la clientèle, Desgagnés s'assure de demeurer en contact étroit avec les populations locales. Il mise, pour l'avenir, sur une croissance importante de la demande, avec le développement minier prévisible dans le Grand Nord.

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À lire la semaine prochaine: les autres activités et l'histoire du Groupe Desgagnés.

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