Allocution de Monique Leroux - Cinq étapes pour arriver à la crise

Présidente et chef de la direction, Monique Leroux a connu une première année «plutôt mouvementée» à la tête du Mouvement Desjardins.
Photo: Jacques Nadeau Présidente et chef de la direction, Monique Leroux a connu une première année «plutôt mouvementée» à la tête du Mouvement Desjardins.

Après une première année «plutôt mouvementée» à la tête du Mouvement Desjardins, Monique Leroux, présidente et chef de la direction, a exposé hier au déjeuner de l'Association des MBA du Québec les grandes étapes qui ont mené à la crise financière qui secoue le monde présentement. Mais elle a aussi rappelé les mesures qu'elle a proposées aux gouvernements dans leurs consultations prébudgétaires.

L'escalade s'est faite en cinq phases. Tout a commencé dans les années 1980, quand le Congrès américain a voté de nouvelles lois qui ont eu pour effet de libéraliser la réglementation relative aux prêts hypothécaires. Cela a ouvert la porte aux ménages dont la qualité du crédit était moins favorable et permis des modalités de remboursement très souples. Les hypothèques dites subprime sont alors apparues.

La deuxième phase a pris forme avec la chute draconienne des taux d'intérêt, alors que l'éclatement de la bulle boursière de 2001-02 provoquait une croissance substantielle du crédit hypothécaire, particulièrement dans les segments d'hypothèques consenties à des emprunteurs dont le dossier de crédit était faible. La portion des hypothèques de type subprime est passée de 8 à 28 % entre 2003 et 2006 aux États-Unis. Au Canada, celle-ci n'a jamais dépassé 5 %. De 2002 à 2007, plus de 3,2 billions $US d'hypothèques résidentielles ont été titrisées, c'est-à-dire transformées en valeurs mobilières, achetées ensuite par de nombreux investisseurs institutionnels. Mme Leroux souligne que les agences de crédit ont alors octroyé une notation AAA à plus de 75 % des titres issus de ces titrisations. Leur bilan ayant été allégé par suite d'une titrisation, plusieurs prêteurs hypothécaires en ont profité pour assouplir encore davantage leurs conditions de prêts. Au premier semestre 2007 commencent à apparaître dans le secteur des subprimes des pertes importantes de valeurs dans ce marché et dans les structures liées à ces hypothèques.

À la phase 3, pendant l'été 2007, la liquidité du papier commercial américain disparaît. La crise du papier commercial adossé à des actifs (PCAA) au Canada commence. Dès l'automne 2007, la phase 4 éclate. De grandes sociétés financières américaines annoncent des provisions pour pertes considérables, liées au secteur hypothécaire. Entre juin 2007 et la mi-mars 2008, les pertes de valeurs boursières liées aux courtiers et aux banques ont atteint 700 milliards, soit plus de 40 % de leur capitalisation initiale. La cinquième phase, encore très fraîche dans le souvenir de tout le monde, est une succession de mauvaises nouvelles qui provoquent une onde de choc matérielle et psychologique sur le marché. La faillite de Lehman Brothers devient la preuve qu'aucune institution financière n'est à l'abri du désastre.

Où en sommes-nous maintenant? Mme Leroux répond ceci: «Tout un monde de croyances et de pratiques s'est alors écroulé, engendrant une grave crise de confiance qui s'est rapidement étendue à l'ensemble des marchés financiers de la planète. La résultante de ces bouleversements, c'est que le monde financier a considérablement changé. Le crédit facile et "excessif" est chose du passé. Une nouvelle dynamique s'est installée et, pour un certain temps à tout le moins, nous devrons apprendre à vivre avec elle.»

Cela étant dit, Mme Leroux a dû expliquer par la suite aux journalistes que, dans un tel contexte, Desjardins ne resserrait pas indûment l'examen des demandes de prêts que ses membres lui présentaient. Il y a un principe d'équité qui s'applique, à savoir que les taux d'hypothèque doivent être liés aux coûts du crédit. Or, comme les coûts de financement et de crédit dans le monde sont plus élevés, on peut en arriver à la situation paradoxale où les taux en vigueur augmentent, alors que les banques centrales annoncent une baisse du taux d'escompte. «Il faut s'attendre à un rééquilibrage», note la présidente de Desjardins, qui a pour politique de suivre les marchés.

Quoi qu'il en soit, revenant au thème central de sa conférence, Mme Leroux constate que la crise financière a eu un impact important sur le ralentissement économique mondial et qu'il y a donc lieu de prendre un ensemble de mesures pour faire face à cette crise. Elle a réitéré hier les propositions qu'elle a soumises aux gouvernements depuis quelques semaines. En tout premier lieu, il faut assurer la stabilité du système financier, notamment par l'injection de sommes colossales pour assurer le fonctionnement du système financier. Néanmoins, les centaines de milliards qui ont ainsi été injectés dans les économies nationales de nombreux pays n'ont pas encore ramené une situation où il y aurait de larges possibilités de financement, mais les mesures fortes ont permis, selon elle, d'avoir maintenant «une situation beaucoup améliorée».

Deuxièmement, il faut mettre en oeuvre des mesures temporaires pour stimuler l'économie, investir dans les infrastructures. À cet égard, le gouvernement fédéral doit travailler en collaboration avec les provinces et les municipalités. «En plus de créer de l'emploi, ces grands projets doteront le pays d'infrastructures modernes qui faciliteront la poursuite des affaires et la fluidité des échanges économiques», souligne-t-elle. Il faut aussi aider les personnes et faire appel à l'économie sociale. Il faut prévoir du financement pour les entreprises.

Il faut en troisième lieu se donner une vision d'avenir. «Plus que jamais, il faut privilégier l'éducation et favoriser l'innovation par un soutien résolu à la recherche et au développement, ainsi qu'aux activités scientifiques menées au sein des universités, des centres de recherche et des entreprises», propose encore Mme Leroux, tout en souhaitant la valorisation de l'entrepreneurship.

Enfin, elle a conclu son allocution en disant qu'il fallait adopter une approche de concertation, une formule qui a bien servi le Québec: «Nous avons en effet chez nous une riche tradition de concertation et nombre de grandes réalisations des dernières décennies doivent leur existence à notre capacité de nous mobiliser collectivement autour de grands projets ou objectifs.»

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